Notre histoire en archives : L'incendie de l'hôtel Child à
Coaticook (1949)
Marc-André Moreau, technicien en documentation à Bibliothèque
et Archives nationales du Québec

Rue Child vue d'en face de l'hôtel de ville, Coaticook,
Québec, 193-?, carte postale. Archives nationales à Québec, collection Magella
Bureau (P547, S1, SS1, SSS1, D90, P26). Photo : Novelty Mfg. & Art. Co.
Ltd., Montréal.
Située au cœur de la ville de Coaticook, la rue Child était
bordée de nombreux commerces et bâtiments se démarquant par la diversité de
leurs façades.
Parmi ceux-ci, l'un des plus remarquables est sans doute
l'hôtel Child, un imposant bâtiment d'une hauteur de trois étages. Construit au
cours des années 1880, cet édifice a successivement été utilisé à titre de
banque et de grand magasin, avant d'être converti en hôtel. Initialement nommé
hôtel Thorndyke, cet établissement acquiert le nom d'hôtel Child en 1944.
Le matin du 16 janvier 1949, l'édifice est le théâtre d'un
incendie dévastateur, dont l'ampleur est telle qu'elle éclipse ceux qui, en
1869, en 1890 et en 1923, avaient ravagé le centre-ville de Coaticook.

Rue Child, vue vers le sud à partir de l'intersection des
rues Court et Child, Coaticook, Québec, 193-?, carte postale, Bibliothèque
nationale (site Rosemont). Photo : Novelty Mfg. & Art. Co. Ltd., Montréal.
L'hôtel Thorndyke y est identifié par une flèche.

Vue de la rue Child, vraisemblablement à la sortie de
l'hôtel, Coaticook P.Q., 191-? carte postale. Archives nationales à Sherbrooke, collection
Freeman Clowery (P14, S14, P8). Photo: Pinsonneault Frères, St-Jean et
Sherbrooke.
Un commis de nuit de nuit aguerri
L'incendie de l'hôtel Child aurait débuté dans la rôtisserie
de l'hôtel, une annexe construite à peine un mois auparavant à l'arrière du
bâtiment principal. Selon certains, des chambreurs auraient jeté un matelas
enflammé sur le toit.
C'est le commis de nuit à l'hôtel Child, Joseph Piquette,
qui, vers 20 h, est le premier à découvrir l'incendie. Celui-ci alerte aussitôt
les autres employés de l'hôtel ainsi que le Service des incendies de la Ville
de Coaticook. Il entreprend ensuite d'évacuer les chambreurs, n'hésitant pas à
enfoncer les portes de ceux qui ne répondent pas à ses appels. Au dernier
étage, il est confronté à une fumée si dense qu'il ne parvient pas à se rendre
aux chambres. Il tente de s'y rendre en rampant au sol, mais la fumée est telle
qu'il perd temporairement conscience. Ses esprits retrouvés, il quitte le
bâtiment et, à l'aide d'une échelle, parvient à libérer les chambreurs restants
par les fenêtres. Les pompiers, dont la caserne se trouve à proximité, ne
tardent pas, quant à eux, à répondre à l'appel.
Une lutte acharnée
Lorsqu'ils arrivent sur les lieux, les pompiers découvrent
que l'hôtel Child est déjà presque entièrement submergé par les flammes.
Certaines s'échappent par les fenêtres
alors que d'autres, d'une hauteur impressionnante, s'élèvent jusqu'à une
centaine de pieds.
Bien qu'équipés, depuis 1946, d'un camion à incendie
moderne, les pompiers constatent rapidement qu'ils auront besoin de renfort.
Face à l'ampleur du sinistre, Gérard Groleau, le chef du Service des incendies
de la Ville de Coaticook, lance deux appels à l'aide au Service d'incendie de
Sherbrooke, entraînant l'envoi successif de deux équipes sur place. Le
directeur du Service de Sherbrooke, Percy Donahue, se rend lui-même sur les
lieux. De surcroît, les services d'incendie de Magog, Rock Island et Stanhope
viennent également prêter main-forte. Les pompiers cherchent surtout à
circonscrire le brasier et à limiter sa propagation aux édifices voisins.
Comble de malheur, une pénurie d'eau complique leur tâche,
car deux des trois pompes alimentant les puits artésiens de la ville sont
détruites dès le début de l'incendie. Les pompiers doivent alors se rabattre
sur le ruisseau situé à proximité de l'hôtel, pour tenter de maintenir un approvisionnement
en eau suffisant.

Plan d'assurance incendie de la ville de Coaticook réalisé
par le Underwriters' Survey Bureau, extrait de la planche 4, 1925 . Cet extrait
de plan, bien qu'antérieur à l'incendie, témoigne de la proximité de l'hôtel
Child (alors nommé hôtel Thorndyke) avec les bâtiments voisins. La flèche noire
ajoutée sur cette image désigne l'hôtel. Le ruisseau dans lequel les pompiers
ont puisé l'eau est bien visible. BAnQ numérique.
Malgré leur effort collectif pour contrôler le brasier
dévastateur, les pompiers ne parviennent pas à maîtriser l'incendie ni même à
limiter sa propagation. Un édifice voisin, le magasin Régent, tombe rapidement
sous l'emprise des flammes. Le brasier engouffre ensuite la pharmacie Comtois
et le restaurant Tip-Top, situés de l'autre côté de l'hôtel.
Hors de contrôle, l'incendie prend une ampleur encore plus
dévastatrice lorsque les flammes atteignent les ferronneries et quincailleries
W.-E. Dionne et J.-B. Dionne, dont les entrepôts sont remplis de produits
explosifs et inflammables. Des détonations spectaculaires et des flammes
multicolores compliquent la lutte des pompiers. Les fenêtres de plusieurs
établissements de la rue Child épargnés par les flammes éclatent alors sous
l'effet de la chaleur.
En apparence inarrêtable, le brasier connaît un revers
lorsqu'il se heurte aux murs ignifuges du cinéma Rivoli, qu'il ne parvient pas
à soumettre à son emprise. Il prend cependant une nouvelle vigueur lorsque,
soudainement, une bourrasque permet à ses flammes d'atteindre des entrepôts
situés à l'arrière des bâtiments embrasés.
La vivacité renouvelée des flammes est telle qu'elles
atteignent les corniches de l'église Saint-Jean-l'Évangéliste, pourtant nichée
sur une haute colline. L'incendie se propage rapidement dans ce lieu de culte
où sont rassemblées entre 750 et 800 personnes. Heureusement, grâce au
sang-froid du curé et des paroissiens, l'évacuation du lieu s'effectue dans un
calme exemplaire. Assailli puis terrassé par les flammes, le clocher s'écroule
sur la rue Court. L'église, dont il ne subsiste que l'ossature, n'est guère
plus qu'une ruine.

Ruines de l'église Saint-Jean-l'Évangéliste et des bâtiments
en périphérie, 16 janvier 1949, carte
postale. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Chambre de commerce de
Sherbrooke (P1, S1, SS12, D48). Photographe non identifié.

Ruines de bâtiments sur la rue Child, à Coaticook, 16
janvier 1949, carte postale. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Chambre de
commerce de Sherbrooke (P1, S1, SS12, D48). Photographe non identifié.
De la résilience face à l'adversité

Plan d'assurance incendie de la ville de Coaticook réalisé
par le Underwriters' Survey Bureau, extrait de la planche 6, 1960. Cette carte
permet de constater que la plupart des bâtiments incendiés, dont l'hôtel Child
et l'église Saint-Jean-l'Évangéliste, ont été reconstruits. BAnQ numérique.
Cet incendie aura réduit en cendres un hôtel, une église et
sept autres édifices, jetant à la rue 36 personnes. Le chef des pompiers de la
ville de Coaticook estime que les pertes matérielles s'élèvent à près de 1
million de dollars (soit l'équivalent d'environ 13,1 millions de dollars
aujourd'hui). Grâce à la détermination et aux efforts des pompiers et de Joseph
Piquette, l'incendie n'engendre aucun décès.
À Coaticook, la vie semble reprendre son cours normal assez
rapidement. Dès le lendemain de l'incendie, le propriétaire de l'hôtel Child
décide de le faire reconstruire. Un nouvel hôtel portant le même nom ouvre ses
portes en septembre de la même année. L'église Saint-Jean-l'Évangéliste est,
quant à elle, reconstruite au cours de l'année 1950. La surface gelée du
ruisseau traversant le centre-ville, percée des trous effectués par les
pompiers venus y puiser de l'eau, ne tarde pas à redevenir une patinoire pour les
enfants du quartier.
Pour obtenir plus d'informations sur l'histoire d'évènements
qui, comme cet incendie, ont marqué l'histoire de l'Estrie, nous vous invitons
à venir consulter les documents conservés par Bibliothèque et Archives
nationales du Québec (BAnQ) :
Archives nationales à Sherbrooke
225, rue Frontenac, bureau 401
819 820-3010, poste 6330
archives.sherbrooke@banq.qc.ca
Sources:
« Coaticook
Fire Cause $ 1,000,000 Damage », Sherbrooke Daily Record, 17 janvier 1949, p.
1-5.
« Pertes d'un million a Coaticook : l'église
St-Jean-l'Évangéliste, proie des flammes », La Tribune, 17 janvier 1949, p.
1-5.
« Réouverture officielle de l'hôtel Child, à Coaticook », La
Tribune, 2 septembre 1949, p. 8.
COULOMBE, Daniel, Sylviane FERLAND et Sara RICHARD, Histoire
du patrimoine de Coaticook, tome 2, Coaticook, Éditions Ville de Coaticook,
2002, 151 p.
DANDENAULT, Roch. L'histoire de Coaticook
(1818-1976), Sherbrooke, Éditions Sherbrooke, 1976, 726 p.