Oh là là, notre premier ministre
canadien a pris sur lui de se faire historien dans le cadre deux importantes
allocutions. L'une prononcée à Davos sur la question des forces brutales en
rupture avec le droit international. Un constat assez largement partagé, mais
qui ne peut faire autrement que de mécontenter notre voisin. L'autre, faisant
écho à la précédente et destinée à son électorat, était beaucoup moins réussi,
car pour faire la démonstration de la grandeur de l'aventure canadienne, le
premier ministre Carney a joué aux apprentis historiens. Paul Valery a jadis
écrit dans Regards sur le monde actuel (1931) que l'histoire est le « produit
le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré. » Valery soutient
que l'histoire manipulée enivre les peuples, crée de faux souvenirs, entretient
les vieilles haines et mène au délire des grandeurs ou à la persécution. Le
premier ministre Carney a emprunté un chemin tortueux pour vivifier notre
fierté d'appartenir au Canada. On ne peut résumer l'histoire canadienne en deux
traits de crayons. Cela explique l'indignation des souverainistes québécois.
Mais avant de donner raison aux souverainistes qui se complaisent eux aussi
dans une vision étriquée de notre histoire qui est victimaire, revenons un
instant sur le discours de Mark Carney à Davos.
Un monde
dangereux
Mark Carney a eu raison de dire que
nous vivons dans un monde dangereux et instable.
Le monde contemporain est marqué par
un ensemble complexe de défis et de tensions qui mettent en exergue la
fragilité de l'ordre international. Parmi ces défis, le retour des dynamiques
impériales mérite une attention particulière. Ce phénomène qui était censé être
révolu avec la fin de la guerre froide et l'émergence d'un monde unipolaire
dominé par les États-Unis. Cette dynamique, loin d'être simplement une
résurgence des anciennes puissances, s'inscrit dans un contexte géopolitique où
des acteurs variés, qu'ils soient étatiques ou non étatiques, tentent de
réaffirmer leur influence à l'échelle mondiale. Dans cette chronique, je
cherche à explorer comment et pourquoi l'ordre international actuel, par de
nouvelles tentations impériales, s'inscrit dans une lutte pour le pouvoir, l'influence
et le contrôle des ressources globales.
Les
fondements de l'ordre international post-Guerre froide
Après la chute du mur de Berlin en
1989 et l'effondrement de l'Union soviétique, le monde a connu une période de
relative stabilité dominée par une seule superpuissance : les États-Unis.
Ce système, souvent décrit comme un ordre unipolaire, a été caractérisé par la
promotion de la démocratie, des droits de la personne et d'un libre-échange
sans entrave. La mondialisation a également joué un rôle crucial,
interconnectant les économies et rendant les États plus interdépendants. Malgré
cette dynamique, les dernières décennies ont vu l'émergence de nouvelles
puissances. La montée en puissance de la Chine, le regain d'influence de la
Russie, ainsi que le rôle croissant des pays émergents (BRICS) ont profondément
modifié le paysage géopolitique. Cela a entraîné une reconfiguration de l'ordre
mondial, avec des rivalités qui rappellent des dynamiques impériales.
Le retour
des empires :
La rivalité entre les États-Unis et
la Chine est devenue le symbole du retour des ambitions impériales. La Chine, par
des initiatives telles que la Belt and Road Initiative (nouvelle route
de la soie), cherche à étendre son influence économique et politique partout
dans le monde. Cette stratégie, qui consiste à investir massivement dans les
infrastructures de pays en développement, est perçue par beaucoup comme un
moyen de rétablir une forme d'hégémonie économique similaire à celle des
empires du passé.
D'un autre côté, la Russie, sous la
direction de Vladimir Poutine, a également mis en avant ses ambitions de
puissance régionale et mondiale. Les interventions militaires en Ukraine et en
Syrie sont des exemples de l'affirmation de la Russie sur la scène
internationale. Le retour à une politique de puissance s'inscrit dans un
contexte où la Russie souhaite redéfinir son statut dans un ordre mondial qu'elle
perçoit comme inéquitable. De plus, d'autres acteurs, tels que la Turquie et l'Iran,
aspirent également à jouer un rôle majeur dans leurs régions respectives,
tentant de recouvrer ou d'établir des sphères d'influence. Les groupes non
étatiques, comme les organisations terroristes, exploitent les faiblesses des
États pour accroître leur pouvoir et influencer les dynamiques locales au
détriment de l'ordre international.
D'où vient cette nouvelle dynamique
géopolitique ?
Les raisons derrière cette résurgence
impériale s'inscrivent dans de nombreuses causes.
Les crises économiques, tant
nationales qu'internationales, alimentent ce retour des empires. Les
gouvernements ressentent souvent une pression croissante pour détourner l'attention
des problèmes internes en recentrant le discours sur des projets d'expansion ou
de revanche nationale. La quête de sécurité des États est également un moteur
puissant des ambitions impériales. Les pays, confrontés à des menaces perçues,
réagissent souvent par des politiques expansionnistes qui visent à renforcer
leur position géostratégique. Les rivalités historiques, qu'elles soient
territoriales ou culturelles, encouragent également cette dynamique, poussant
des nations à rechercher le contrôle sur des zones stratégiques.
La
désillusion devant l'ordre mondial existant
Quoi que l'on puisse en penser,
Donald Trump et ses frasques ne sont pas la cause du désordre actuel sur la
scène internationale, mais l'une de ses conséquences. Une désillusion
croissante face aux institutions internationales, jugées inadaptées ou
inefficaces, conduit également les États à chercher des moyens alternatifs pour
faire valoir leurs intérêts. La perception que l'ordre libéral mondial favorise
certains pays au détriment d'autres alimente ce scepticisme et encourage un
retour aux stratégies de puissance impériale.
La résurgence des ambitions
impériales a des conséquences directes sur la géopolitique mondiale. Les
alliances traditionnelles sont mises à mal. Les pays doivent naviguer dans un
paysage complexe où les anciens alliés peuvent devenir des adversaires, et vice
versa. La fragmentation des alliances, comme celle que l'on observe au sein de
l'OTAN ou parmi les pays du golfe, rend la gestion des crises encore plus
difficile.
Les tensions impériales mènent
également à une militarisation croissante des relations internationales. Les
pays investissent massivement dans leurs capacités militaires, alimentant ainsi
une nouvelle course aux armements. Cela accroît les risques de conflits armés
et fait obstacle aux efforts de diplomatie et de négociation.
Les enjeux
Enfin, cette dynamique impériale ne
fait qu'accentuer les enjeux environnementaux et sociaux. Les luttes pour le contrôle
des ressources naturelles, telles que l'eau et les terres arables, s'intensifient.
Les conséquences, tant sur le plan environnemental que social, sont alarmantes.
Les conflits liés aux ressources peuvent conduire à des crises humanitaires,
exacerber les migrations et déstabiliser davantage l'ordre international.
Pour répondre à ces défis, il est
impératif de promouvoir une gouvernance mondiale renouvelée, qui prend en
compte les préoccupations de tous les pays, y compris les nations émergentes.
Un système international basé sur le dialogue et la coopération pourrait
atténuer les tensions impériales et promouvoir un développement durable. C'est
un peu ce que nous a dit Mark Carney dans son discours à Davos. Et au premier
chef, la gouvernance américaine sous Trump figure au banc des accusés de ce
désordre.
Le retour des tendances impériales dans l'ordre
international ne doit pas être vu comme un phénomène isolé, mais plutôt comme
un reflet des complexités et des défis interdépendants auxquels le monde est
confronté. Les rivalités géopolitiques, les crises économiques, ainsi que les
tensions environnementales et sociales, sont autant de facteurs qui contribuent
à cette dynamique. Pour construire un avenir meilleur, il est urgent de
repenser l'ordre international, d'encourager la coopération et de résister aux
tentations impériales qui, si elles sont laissées sans réponse, pourraient
conduire à des conflits dévastateurs et à une fragmentation davantage exacerbée
de la communauté internationale. Ce qui est vrai pour le monde l'est aussi pour
le Canada, mais ce n'est pas en traçant les contours d'une histoire canadienne
à l'eau de rose que nous ferons l'unité de ce pays et que l'on réussira à
convaincre que l'avenir du Québec est mieux au sein du Canada qu'à l'extérieur.
J'aurai l'occasion de revenir sur cette question des apprentis historiens
politiciens la semaine prochaine dans ma chronique où je commenterais le
discours du chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon devant le congrès
de ses membres qui s'est tenu le weekend dernier. Je reviendrai alors sur le
thème des politiciens qui jouent aux apprentis historiens...