D'un côté, globalement, les gens n'ont jamais vécu si vieux.
Tellement qu'on apprend encore à conjuguer avec les conséquences de ce
vieillissement. Les conditions de santé publique, les avancées médicales et les
infrastructures mises en place font en sorte qu'on repousse constamment
l'indice de longévité.
Au cœur du quotidien de ces personnes, il y a l'ennui. Un
ennui plus ou moins ressenti, me direz-vous, parce que modulé par des
variations cognitives plus ou moins sévères.
De l'autre côté, il y a une jeunesse qui naît au cœur d'un
univers numérique qui évolue de façon hallucinante. Pour l'image, c'est comme
si on coupait le cordon ombilical qui leur a permis de se développer et qu'on
les branchait sur un cordon d'accès au monde numérique.
Dans ce monde-là, l'ennui n'existe pas. Les sens sont
toujours sollicités. Que ce soit par des algorithmes qui tirent plus vite que
l'ombre de la pensée humaine ou encore par les outils de conversation qui ne
tolèrent pas de délai de réponse, la place de l'ennui est pratiquement
inexistante. Je dis pratiquement parce qu'elle dépend aussi de l'encadrement
parental et de la stimulation hors numérique des milieux où grandissent les
enfants.
Salutaire ennui
Pourtant, l'ennui est salutaire. Nécessaire, même. J'entends
par ennui les périodes hors du monde numérique et lors desquelles nous ne
participons pas à une activité avec d'autres personnes.
Le genre de situation qui nous donne le choix entre glander
et faire quelque chose.
Par voie de conséquence, l'ennui est un déclencheur de
créativité. Je me souviens d'un énoncé de Michel Barrette qui parlait du
Lac-Saint-Jean comme d'une région magnifique, mais tenue à l'écart du
déploiement de la télé et autres technologies avant l'arrivée massive
d'Internet. « Si tu voulais avoir du fun, fallait que tu t'en fasses! »,
disait-il avec justesse.
Les conteurs avaient de la place pour s'exprimer, les
troupes de théâtre étaient nombreuses et les humoristes issus de cette région
sont légion ! Derrière toutes ces manifestations culturelles, il y avait un
embryon de créativité souvent déclenché par l'ennui ou la peur de l'ennui, le
tout couplé d'une volonté de se rassembler pour solidariser.
C'est sain, l'ennui. Quand on a encore le choix de le
déjouer en se mettant en action, évidemment.
Performer l'ennui : ça se peut !
Il y a toutes sortes de tendances sur les médias sociaux.
Les autoproclamés influenceurs rivalisent depuis des années pour insuffler une
vision du monde qui est la leur. Pour être dans le coup, ces personnes
multiplient les publications. Si ces contenus sont parfois créatifs, ils sont
tellement nombreux qu'ils peuvent abrutir des millions de spectateurs qui les
regardent en boucle.
Mais voilà qu'une tendance s'installe. Gagnera-t-elle en
popularité? Sais pas. Mais toujours est-il que des influenceurs décident
d'allumer leur caméra et de se filmer en train de ne rien faire. Des fois,
pendant 15 minutes. Et des gens regardent ça pendant 15 minutes, parfois ! Ils
performent l'ennui. Ça peut paraître étrange, mais ça procure, j'imagine, un
temps d'arrêt, de contemplation béate, comme en réaction à une surconsommation
de messages ininterrompus.
J'y vois un embryon de bon sens dans le fait que ça remet de
l'avant le concept même de l'arrêt ou du ralentissement, à tout le moins, du
flot de messages et vidéos ingérés.
Et ces temps de méditation, contemplation ou ennui
permettront peut-être, on peut l'espérer, le déclenchement du mécanisme de
créativité qui ne demande qu'à s'exprimer.
J'ai ici une pensée pour ma belle-maman qui était parfois
confrontée aux soupirs de ses enfants : « C'est plate ! » Elle répondait
simplement : « Reprends ta phrase et dis plutôt : je suis plate! »
Je vous souhaite un brin d'ennui...
Clin d'œil de la semaine
Pour une société meilleure, il faudrait prendre le temps
d'ennui de fin de vie et le greffer au début de la vie !