Nous n'en sommes pas à une contradiction près. Vraiment pas !
Alors que plus la perspective du temps qui passe contribue à
me donner l'impression que le temps passe de plus en plus vite; alors que je me
demande souvent comment jouer sur cette perception du temps qui déboule plus
qu'il ne se déroule; alors que la société semble imposer de plus en plus de
contraintes pour accélérer le pas de notre quotidien, bien voilà qu'une
tendance s'installe pour aller encore plus vite !
J'aime bien la fable du pêcheur insulaire qui pêche le matin
pour nourrir sa famille, qui se repose souvent et qui ne se préoccupe pas trop
de demain. Alexandre Poulin en fait une chanson contemporaine très réussie sous
le titre Fernand.
Un jour ce pêcheur insulaire rencontre un millionnaire qui
lui reproche sa petitesse d'esprit à ne pêcher que le poisson dont il a besoin
alors que la mer est un trésor qu'il pourrait exploiter. Le millionnaire lui
fait, en quelques phrases, un plan d'affaires incluant l'exportation de ses
poissons et fait miroiter une richesse très grande.
À la question toute simple : « pis après,
quand je serai riche, il arrivera quoi ? »
Et le millionnaire explique la façon de profiter qui
correspond entièrement à la façon de vivre actuelle du pêcheur.
Et si la réelle richesse se cachait juste là, dans le temps qu'on
travaille fort à passer plus vite ?
Et si ?
Ma petite réflexion de la semaine m'amène encore au temps
qui passe. C'est que je viens de lire un texte qui décrit ce qui semble être
une tendance qui s'alourdit : le fait de regarder films et séries vidéo à
1.5 fois la vitesse d'enregistrement. Probablement juste assez pour que les
voix ne résonnent pas comme celles des Chipmunks...
L'idée derrière tout ça? C'est beaucoup trop long en temps
réel! Après tout, ne vit-on pas qu'une seule fois ?
Déjà, les montages cinématographiques et télévisuels sont
réfléchis pour éviter toute longueur. Enfin, ce que l'on appelle une longueur.
Ça prend un rythme soutenu, quitte à perdre un peu de sensibilité.
Pour se convaincre de ces actions pour accélérer les choses,
il suffit de regarder un épisode du Temps d'une paix sur Prise 2. Quand
Joseph-Arthur quitte la maison de sa Rosanna avec sa voiture à cheval, on prend
30 secondes pour le montrer, effectuant un large demi-tour et regagnant le rang
principal.
Telle scène serait proscrite aujourd'hui. Perte de temps,
d'argent et, surtout, potentielle perte d'intérêt pour un public qui ne semble
que chercher une occasion de zapper !
Le contenu est maintenant comprimé de façon assez maximale.
Il ne faut quand même pas perdre l'essence de l'histoire parce qu'on a enlevé
des longueurs!
La tendance actuelle : prendre ces versions dynamisées
et les écouter à 1.5 fois la vitesse de l'enregistrement original.
Moi qui aurais ralenti le rythme de la fabuleuse série District
31 ou l'actuelle Antigang pour mieux vivre le moment, je suis
dépassé par pareille tendance.
Je le vois comme la victoire des algorithmes et des
nouvelles technologies qui remplacent la réflexion par un gavage intensif de
données.
En information, plus le rythme du gavage est grand, moins la
réflexion s'installe et plus on devient vulnérables.
En fiction, plus le gavage est rapide, plus on peut dire
qu'on a vu ceci et cela, mais moins on ressent les choses.
Il y a des tendances plus nocives que d'autres. Celle-là est
pas mal nocive. Elle déjoue la vie elle-même. Elle en redéfinit certains
paramètres.
Quand on en est à surperformer la consommation de films et
séries en les écoutant à 1.5 fois la vitesse originale, je me dis que la
performance a pris possession de notre esprit. L'anxiété et l'angoisse y
trouvent un terreau riche pour s'installer et grandir !
Je me prescris donc un Temps d'une paix ou deux pour
me ramener à la réalité...
Clin d'œil de la semaine
La tendance est nouvelle pour moi. Peut-être qu'elle est
assez vieille, qui sait? Normal que je sois derrière en consommant les contenus
à vitesse standard !