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La loi du nombre

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Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau
Mercredi le 9 novembre 2022      

Une nouvelle importante a fait surface dans l'espace public canadien la semaine dernière. Le ministre de l'Immigration, Sean Fraser, a fait connaître à la population canadienne les cibles d'immigration du gouvernement Trudeau pour les prochaines années. Le gouvernement fédéral compte rehausser ses cibles annuelles d'immigration économique et souhaite accueillir 500 000 nouveaux résidents permanents dès 2025, un chiffre qui représenterait un record historique. Le ministre a dévoilé les grandes lignes de son plan lors d'une conférence de presse dans une usine de North York, en Ontario, l'idée étant de faire valoir que l'immigration est « essentielle » à la croissance économique du pays. La cible de cette année est établie à 431 000 nouveaux résidents permanents. Le plan triennal prévoit d'importantes augmentations dès l'année prochaine. En 2023, la cible passera à 465 000, puis à 485 000 en 2024, avant d'atteindre 500 000 en 2025. Réflexions sur une annonce lourde de sens.

Accueillir sans se travestir

Si nous pouvons être d'accord avec le juriste français du XVIe siècle Jean Bodin qui écrivait dans Les Six Livres de la République en 1576 « qu'il n'y a richesse ni force que d'hommes. [...] Il ne faut jamais craindre qu'il y ait trop de sujets, trop de citoyens. » On peut néanmoins comprendre que la démographie fait foi de tout dans la vie des humains et que celle-ci « dicte le destin de l'histoire et les mouvements de population en sont le moteur. » (Samuel Huntington, le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1996.)

Comme Canadien, mais surtout comme Québécois, nous pouvons déplorer que cette décision du gouvernement Trudeau ait été prise sans réflexions et sans débats. Il est vrai que nous devons faire preuve de générosité dans notre volonté d'accueillir les autres. La planète malgré les découpages artificiels des frontières hérités du traité de Westphalie ne nous donne pas obligatoirement un droit de vie ou de mort sur les autres humains. En contrepartie, on ne peut bouleverser la démographie d'un pays en triplant son nombre en cinquante ans sans s'interroger sur les conséquences au sein de notre pays et de sa population. Cent millions d'habitants ne feront pas du Canada un meilleur pays. Cela mérite que l'on s'attarde à l'origine de cette politique et à cette initiative du siècle.

Initiative du siècle

Mais d'où vient cette idée qui a mené le gouvernement Trudeau à faire cette annonce qui semble sortie de nulle part. Je vous le donne en mille. Cela provient d'un groupe canadien-anglais de Toronto regroupant des libéraux, des journalistes qui font la promotion de L'Initiative du Siècle. Une vision qui veut faire du Canada, d'ici 2100, un pays de 100 millions d'habitants qui œuvrent ensemble à la réalisation de son immense potentiel. Les promoteurs de cette initiative écrivent sur leur site Web que : « Nous voulons voir le Canada s'affirmer comme un phare pour le monde, une terre qui valorise l'ambition et l'innovation, qui exploite pleinement ses talents et sa diversité et dont la prospérité étendue à tous sert d'exemple à la planète entière. Nous nous donnons pour mission d'assurer au Canada une prospérité durable par une croissance démographique proactive et raisonnée. Nous menons des activités de recherche et d'information, nous offrons aux Canadiens des occasions de dialoguer et nous contribuons à l'élaboration de politiques et de solutions. Notre action repose actuellement sur cinq piliers : l'immigration, le développement urbain, l'emploi et l'entrepreneuriat, l'éducation et l'aide à la petite enfance. Nous tendons activement la main à d'autres organismes pour produire des résultats. L'Initiative du Siècle réunit des Canadiens résolus à assurer la prospérité à long terme du pays. »

Voilà le baratin. Pourtant, de nombreux experts remettent en question le lien entre prospérité économique et population plus nombreuse. On s'interroge encore plus les liens entre une croissance forte de la population d'un pays et la justice sociale. Sans compter les effets délétères sur la culture déjà présente. Au Canada, cela a de graves conséquences notamment sur l'équilibre entre la présence d'une culture francophone et bien entendu sur la question du Québec et de sa place au Canada. Tout cela sans le moindre débat et par un gouvernement minoritaire en plus. Il est temps que les vrais démocrates se lèvent et que nous acceptions de débattre de la question de l'immigration sans jeter à la figure des uns et des autres les injures faciles de racisme et de xénophobie. Le Canada a beau vouloir devenir un État postnational où ses résidants n'auraient aucune attache, aucune racine si ce n'est leur humanité, mais cela n'est pas aussi simple. Il n'y a qu'à dresser l'oreille et entendre ce qui se passe en Europe pour s'en convaincre. La question des seuils d'immigration tant au Canada qu'au Québec dépasse les enjeux économiques. On parle plutôt de l'idée même de former un pays, une communauté nationale. Cela commande une conversation plus importante qu'un simple point de presse d'un ministre à Toronto, me semble-t-il.

Le Québec et le Canada

Je n'ai même pas abordé la question du Québec encore. Pour cette société francophone engloutie dans une masse d'anglophones en Amérique du Nord, ce n'est pas une bonne idée de la placer devant le choix impossible, digne des Choix de Sophie, de choisir entre sa disparition culturelle ou sa minorisation institutionnelle au Canada. C'est un choix politique que fait Justin Trudeau de contribuer à la Louisianisation du Québec. J'ai peine à croire qu'il puisse faire une telle chose, lui qui est aussi québécois que nous.

Ce serait une erreur de faire de ce débat sur l'avenir du Canada une lutte politique entre le Québec de Legault et le Canada de Trudeau. Cela dépasse cet enjeu qui, ma foi, m'apparaît trivial devant l'enjeu de l'objectif de l'initiative du siècle qui veut faire du Canada un pays plus populeux que la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, l'Italie et de plusieurs autres pays de démocratie libérale.

Bien sûr, les discours, à la limite de la xénophobie de nos intellectuels nationaleux comme Mathieu Bock-Côté ne manqueront pas de se faire entendre et vont nourrir l'idée que le Québec s'oppose à ces seuils parce qu'ils sont de vilains racistes. Derrière le discours à l'apparence généreuse de ces nationalistes de la francisation et de l'intégration, il y a cette idée qu'il ne faut pas que les Canadiens français de souche soient déclassés en nombre sur le territoire du Québec. Mathieu Bock-Côté l'a écrit noir sur blanc dans sa chronique dans le Journal de Montréal du 3 novembre dernier intitulé La noyade s'accélère : « Le Québec est une nation, et n'a d'avenir que dans la mesure où la majorité historique francophone qui le compose conserve une nette prépondérance démographique. C'est seulement ainsi qu'elle peut parvenir à franciser les immigrés. »

Il faut rappeler les sages paroles du philosophe grec Aristote qui dans L'éthique à Nicomaque disait que « Dix hommes ne sauraient faire une cité ; mais dix fois dix mille n'en seraient pas une non plus. » (Aristote, Éthique à Nicomaque, IVe siècle av. J.-C.)

On ne peut bâtir un pays prospère, juste et florissant sur l'immigration. Surtout, il conviendrait de faire un peu de ménage dans notre maison avant de penser à accueillir plus de gens notamment en matière de droits nationaux pour les Acadiens, les Québécois et pour les peuples des Premières nations. Le Canada a des devoirs à faire et des débats à mener avant de faire preuve d'autant de générosité envers tous les errants de la terre. Un pays ne peut devenir un grand pays que sur la loi du nombre...


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