Je ne sais pas pour vous, mais moi je
trouve que cela fait du bien de voir notre conseil de ville à Sherbrooke
travailler dans le calme et la sérénité. Depuis son élection, madame Marie-Claude
Bibeau a pris un certain nombre de positions qui tranchent avec le cirque
auquel nous avons eu droit au cours du règne mouvementé de l'ex-mairesse Évelyne
Beaudin. Elle a tenu parole sur le taux de taxation et elle a maintenu, malgré
les défis financiers énormes, un taux de hausse à 2,77 % soit bien en deçà
du taux promis par madame Bibeau de 3 % durant la dernière campagne électorale.
Par ailleurs, celle-ci n'a pas tardé à mettre son pied à terre eu égard au
dossier de l'aéroport de Sherbrooke qui a fait l'objet d'un rapport d'enquête
troublant de la part de la Commission des affaires municipales du Québec. Bien
sûr, vous me direz qu'il est bien tôt pour faire le bilan d'une administration
qui vient à peine d'arriver à l'hôtel de ville, je suis d'accord. Néanmoins, on
peut féliciter la nouvelle mairesse d'avoir su établir un climat plus serein
pour les débats au conseil de ville malgré la présence d'un parti d'opposition
qui continue de réclamer du financement malgré les avis discordants du
ministère et des avis juridiques. Chose certaine, le début du mandat de Marie-ClaudeBibeau
est encourageant malgré les énormes défis qui se posent à notre ville.
Les
grands défis de l'administration de Marie-Claude Bibeau
Il y a d'abord les investissements
nécessaires au maintien de nos actifs parmi lesquels figure le dossier de la
station d'épuration des eaux. Madame Bibeau répond présente dans son budget en
y investissant 67 % de tous les investissements de la Ville pour l'année
qui vient. Il faut ici rappeler que Sherbrooke comme toutes les villes du
Québec souffre d'un immense déficit dans le maintien de ses infrastructures qui
se chiffre à 1,5 milliard de dollars. Des représentations seront
nécessaires auprès des gouvernements du Québec et du Canada. Nos gouvernements
ne peuvent laisser les villes aux prises avec de tels déficits
d'infrastructures sans poser des actions énergiques pour aider notamment Sherbrooke
à s'adapter aux changements climatiques.
Un autre défi qui attend
l'administration de la mairesse Bibeau c'est la réduction des dépenses qui
commence par une rationalisation de la main-d'œuvre. Sous l'administration
précédente, on a multiplié les embauches. Dans les quatre dernières années, 289 postes
ont été créés. Pour madame Bibeau, comme elle l'a dit au cours de sa campagne
électorale et répété au soir du budget cela était démesuré. Voilà pourquoi son
objectif pour la première année est de n'avoir aucune augmentation de postes
permanents et elle promet une réflexion en profondeur sur cette question pour
les années qui viennent.
Le plus grand défi de tous est bien
entendu est la mise à niveau de l'usine de traitement des eaux qui nécessitera
à elle seule plus de 100 millions d'investissements. Sur ce sujet particulier,
il est évident que la Ville de Sherbrooke doit faire des représentations auprès
de Québec afin d'obtenir de l'aide pour la mise à niveau de cette
infrastructure essentielle à sa qualité de vie et à son développement.
Bien sûr, la question du logement et
de l'itinérance est une priorité urgente. La preuve c'est que le budget de
cette année prévoit un investissement de 10 millions de dollars pour le
développement de l'offre de logement abordable. Par ailleurs, une somme de 1,5 million
de dollars a été réservée pour l'acquisition possible d'un immeuble pour un
éventuel projet d'habitation concernant l'itinérance. Il n'y a pas à en douter,
l'assiette de notre conseil est pleine pour la prochaine année. Nonobstant, il
y a aussi le développement économique pour lequel notre ville doit se
préoccuper et au premier chef la question de l'aéroport de Sherbrooke.
L'aéroport
de Sherbrooke
Aussi loin que je puisse me souvenir,
l'aéroport de Sherbrooke a toujours fait l'objet de débat à Sherbrooke et en
Estrie. Depuis sa création, l'aéroport de Sherbrooke est au cœur de débats
récurrents, parfois passionnés, souvent polarisants. La localisation, la
vocation, la pertinence d'une liaison aérienne avec Montréal, les tentatives
avortées de connexions vers Toronto ou Boston, et plus récemment les
controverses entourant sa gestion ont contribué à nourrir un scepticisme
durable dans l'opinion publique. Pourtant, derrière ces échecs successifs et
ces querelles politiques se posent une question fondamentale : Sherbrooke
peut-elle réellement se permettre de renoncer à toute ambition en matière de
transport aérien régulier, alors qu'elle demeure l'une des seules villes de sa
taille au Québec sans lien aérien structuré ? Je crois que c'est une tâche importante
pour Marie-Claude Bibeau que de doter Sherbrooke d'un lien aérien vers Montréal.
Dès l'origine, l'aéroport de Sherbrooke a souffert
d'un déficit de consensus. Sa localisation, éloignée du centre urbain et mal
connectée par le transport collectif, a été perçue comme un handicap
structurel. Contrairement à d'autres villes de taille comparable - Saguenay,
Québec, même Rouyn-Noranda - Sherbrooke n'a jamais réussi à faire de son
aéroport un véritable outil de développement régional. À cela s'ajoute une ambiguïté persistante sur sa mission : aéroport
commercial, plateforme d'affaires, infrastructure de formation aéronautique, ou
simple équipement de loisir ? Cette absence de vision claire a fragmenté les
investissements et affaibli la crédibilité du projet auprès des transporteurs
aériens.
Une
liaison aérienne Sherbrooke-Montréal ?
Sur papier, une liaison aérienne entre Sherbrooke et Montréal semble
évidente. Deux pôles économiques, universitaires et hospitaliers majeurs,
séparés par environ 150 kilomètres. Des flux constants de gens d'affaires,
d'étudiants, de chercheurs, de patients et de touristes. Pourtant, cette
liaison a toujours été la plus difficile à justifier économiquement. Le
principal obstacle tient à la concurrence directe du transport terrestre.
L'autoroute 10 permet de relier Sherbrooke à Montréal en un peu plus de
deux heures dans de bonnes conditions. À cela s'ajoutent les services d'autobus
interurbains et, plus récemment, une amélioration de la connectivité numérique
qui réduit certains déplacements professionnels. Dans ce contexte, l'avion ne peut pas rivaliser sur le prix ou la
simplicité. Les temps de déplacement porte-à-porte, une fois intégrés les
contrôles, l'embarquement et les transferts aéroportuaires, annihilent souvent
l'avantage du temps de vol. Les tentatives précédentes de dessertes aériennes - que ce soit vers
Montréal, Toronto ou Boston - ont laissé des traces. Elles ont créé un réflexe
de méfiance chez les décideurs publics et les investisseurs. Chaque échec est
venu renforcer l'idée que « Sherbrooke n'est pas viable » sur le plan aérien,
sauf en 2013, une entente avec Air Canada avait été conclue qui permettait à
Sherbrooke d'avoir un lien avec l'aéroport Trudeau. Cette entente a été
torpillée par le ministre des Transports de l'époque Denis Lebel du
gouvernement Stephen Harper.
Il serait donc réducteur de conclure que l'échec était inévitable. Il
s'agissait davantage d'un problème de volonté politique que d'une condamnation
géographique. Sherbrooke est aujourd'hui une agglomération de plus de 200 000 habitants,
dotée de deux universités, de centres de recherche reconnus, d'un pôle de santé
majeur et d'un tissu entrepreneurial dynamique. Pourtant, elle demeure
pratiquement absente des réseaux aériens.
Cette situation entraîne plusieurs conséquences :
-
Perte d'attractivité pour
les sièges sociaux et les entreprises à vocation internationale ;
-
Difficultés accrues pour le
recrutement de talents étrangers ;
-
Dépendance excessive à
Montréal pour l'accès aux réseaux mondiaux ;
- Image
de périphérie, voire de marginalité, dans un Québec pourtant très
centralisé.
Dans une économie du savoir et de la mobilité rapide, l'absence de lien
aérien devient un frein stratégique, même si son utilité n'est pas quotidienne
pour la majorité de la population.
Reprendre les débats sur de
bonnes bases
Les débats récents sur la gouvernance et la gestion de l'aéroport - qu'ils
soient fondés ou exagérés - ont ravivé la méfiance citoyenne. Ils soulignent un
problème plus profond : le manque de transparence et de reddition de
comptes autour d'une infrastructure publique dont la mission reste floue. Cependant,
ces controverses doivent être vues comme un symptôme plutôt qu'une cause.
Lorsqu'un équipement public n'a pas d'objectifs clairs, chaque décision devient
suspecte, chaque investissement est perçu comme un gaspillage potentiel.
Sans vision partagée, la gestion ne peut qu'être contestée. La question qui
se pose aujourd'hui est la suivante : une liaison aérienne Sherbrooke-Montréal
est-elle encore d'actualité ? La réponse courte est oui, mais à certaines
conditions très précises.
D'abord, il faut accepter que la liaison Sherbrooke-Montréal ne puisse pas
être conçue comme une ligne aérienne traditionnelle. Elle ne doit pas viser le
grand public ni chercher à concurrencer l'automobile.
Elle doit plutôt être pensée comme :
-
Un outil de connectivité
stratégique ;
-
Une extension régionale des
hubs aéroportuaires montréalais ;
- Un
service ciblé pour des clientèles spécifiques.
L'avenir d'un lien aérien Sherbrooke-Montréal passe par un modèle de petits
appareils, à haute fréquence, avec une intégration fluide aux vols
internationaux et transcontinentaux.
Ce modèle existe ailleurs :
-
Vols régionaux subventionnés
en Europe ;
-
Liaisons feeder vers
des hubs majeurs ;
- Partenariats
public-privé axés sur le développement économique plutôt que le profit
immédiat.
Dans cette logique, le succès ne se mesure pas uniquement en billets
vendus, mais en retombées indirectes : investissements, emplois,
rayonnement. Une telle liaison ne peut fonctionner sans l'engagement ferme des
grands acteurs de Sherbrooke :
-
Universités ;
-
Centres hospitaliers ;
-
Grandes entreprises ;
- Gouvernements
locaux et provincial.
Si ces institutions s'engagent contractuellement à utiliser le service, à y
transférer une partie de leurs déplacements, la masse critique devient
atteignable.
Autrement dit, il faut créer la demande avant d'offrir la ligne, et non
l'inverse.
Enfin, l'avenir du lien aérien avec Montréal dépendra de la capacité de
Sherbrooke à repenser son aéroport non pas comme un symbole identitaire ou un
projet politique, mais comme un outil fonctionnel, sobre et intégré.
Cela implique :
-
Une gouvernance
professionnelle et transparente ;
-
Des objectifs mesurables ;
-
Une acceptation lucide des
limites du marché ;
- Une
communication honnête avec la population.
L'aéroport
de Sherbrooke ne sera jamais un grand aéroport commercial, et il ne doit pas
chercher à l'être. Mais renoncer totalement à une connectivité aérienne
minimale, dans un monde où les réseaux comptent plus que jamais, serait une erreur
stratégique. La vraie question n'est pas de savoir si Sherbrooke mérite un lien
aérien avec Montréal, mais quel type de lien, pour quels usages, et à quel coût
collectif acceptable ? Tant que le débat restera prisonnier des échecs passés
et des querelles de gestion, aucune solution durable n'émergera. Mais si la
région accepte de repenser son ambition à la bonne échelle, alors oui : un
avenir aérien, modeste, mais structurant, demeure possible pour Sherbrooke.
C'est pour cela qu'il faut se réjouir d'avoir enfin un pilote dans l'avion...