Le
gouvernement fédéral justifie la construction du pipeline reliant
l'Alberta à l'océan Pacifique en Colombie-Britannique en
argumentant qu'il va faciliter la transition énergétique des pays
clients du pétrole canadien. Si la transition énergétique consiste
bien à sortir de notre dépendance à trois produits : le charbon,
le pétrole et le gaz qui ensemble représentent 70% de émissions
mondiales des GES, j'ai de la difficulté à suivre ce
raisonnement.
L'exploitation
des sables bitumineux
Le
pétrole de l'Alberta se trouve amalgamé à du sable. Lorsque la
pelle mécanique géante ramène du pétrole, c'est une substance
plutôt gluante, huileuse, mélangée au sable qu'elle charge dans
les camions. Ensuite, il faut ajouter un diluant pour le rendre apte
à transiter par le gros tuyau. C'est un procédé complexe et qui
coûte plus cher que celui du pétrole conventionnel.
Peut-on
améliorer cette technique afin de réduire les émissions de GES
comme l'affirme le gouvernement canadien et l'Alberta ? Il
Invoque le fait que les émissions par baril extrait sont passées de
126 kgCO2e/baril
en1990 à 76 kgCO2e/baril
en 2023, soit une diminution de 40 % sur une période de 30 ans.
Ce
calcul par baril cache le fait que, toujours selon Ressources
naturelles Canada (RNC), l'Alberta aurait augmenté sa production
de 800 % durant cette même période. Et l'oléoduc à construire,
dont le coût est estimé a entre 35 et 44 milliards de dollars,
devrait permettre d'augmenter encore davantage la production,
jusqu'à 1 million de barils par jour.
D'où
viennent les GES ?
L'analyse
du cycle de vie du pétrole en provenance de l'oléoduc indique
qu'il émettra des GES à trois étapes : 1) l'extraction, le
pré-raffinage et le transport 2) le
raffinage dans les pays clients et 3) la combustion du pétrole
(véhicule, chauffage, production d'électricité, de plastique,
etc.) aussi dans les pays clients.
De
plus, le même Ministère nous apprend que la plus grande partie des
émissions, lors du cycle de vie du pétrole, provient des tuyaux
d'échappement des véhicules donc de la combustion du pétrole et
ce, dans une proportion de 70 à 80 %. Mais il oublie de nous dire
qu'une partie du 20 à 30 % sera inévitablement émise en Chine,
en Inde ou ailleurs puisque le pétrole bitumineux exporté sera du
pétrole brut. Le pétrole devra être raffiné avant d'être mis
sur le marché et consommé. Raffinage et combustion, là encore les
émissions viendront grossir le stock de GES dans l'atmosphère.
Mais
le décompte des principales émissions ne sera pas fait au Canada.
On s'en lave les mains. On pourra dire que nous on a réduit nos
émissions.
Les
promesses de la CSC
L'Accord
spécifie que l'Alberta et Pathways Alliance (consortium de 6
pétrolières) s'engagent à réduire de 6 millions de tonnes de
GES d'ici 2035 et 10 millions supplémentaires annuellement
jusqu'en 2045. Ces engagements sont conditionnels à l'application
à grande échelle de la technique de capture et stockage du carbone
(CSC) à laquelle le gouvernement fédéral et l'Alberta devront
aussi ouvrir leur portefeuille. À ce jour, la CSC dont l'efficacité
est remise en cause, n'a été appliquée qu'à petite échelle.
On est encore loin du pétrole vert. Et elle présente des risques
pour l'environnement. Au mieux, on la présente comme incertaine.
Peut-on
contrôler l'utilisation du pétrole une fois vendu ?
Si
l'on veut que le pétrole canadien, soit-disant plus vert, remplace
réellement du pétrole moins vert ou encore le charbon dans les pays
clients, il faudra s'assurer que ces derniers (gouvernements ou
pétrolières) vont vraiment remplacer leur pétrole plutôt que de
l'empiler sur le leur. Comment le gouvernement va-t-il assurer ce
contrôle ?
Le
gouvernement canadien a pour objectif premier de propulser son
économie, particulièrement celle de l'Alberta, au détriment du
climat. Ne devrait-il pas plutôt aider les autres pays à sortir
franchement des énergies fossiles ? N'est-il pas le temps de
penser planète avant de penser pays.
S'adapter
à une situation qu'on attise
En
septembre dernier, le Canada accueillait une conférence de trois
jours visant à « comprendre les risques qui nous guettent et
d'améliorer notre résilience au climat ». « Il ne faut pas
attendre la prochaine inondation ou une autre vague de chaleur avant
de se préparer. » Mais avec l'augmentation des énergies
fossiles, on augmente les risques et on diminue notre capacité de
résilience.
Quelle
contradiction! On se prépare à affronter les conséquences et en
même temps on stimule la cause.
Peut-être
que le gouvernement pourra se targuer d'avoir réduit ses GES par
tonne produite mais il ne pourra pas affirmer qu'il favorise la
transition énergétique des pays clients. Les scientifiques nous
implorent : il faut sortir des énergies fossiles. L'oléoduc qui
obligera l'augmentation de la production de pétrole albertain pour
être rentable, va dans le sens inverse.
Yves
Nantel
Novembre 2026