La mémoire est une faculté. Qui oublie, ajoute-t-on souvent.
Les oublis sont parfois bien involontaires. Mais parfois, on
arrive à fabriquer des filtres qui les rendent pas mal volontaires! Une sorte
de mémoire assez malléable qu'on invoque à défaut de la contrôler complètement.
Nous vivons dans une époque où il est question de mémoire
partout.
Mémoire vieillissante
Chez les aînés, d'abord. Jamais il n'y a eu plus de troubles
de la mémoire étudiée, répertoriés et soignés. Normal : c'est aussi la
première génération d'humains qui vivent aussi vieux. Et ça change le portrait.
Est-ce qu'il y a plus de pertes cognitives maintenant
qu'avant? Impossible de fournir une réponse adéquate. En effet, si les aînés
des années 1950 avaient vécu aussi vieux que les aînés de 2026, peut-être
auraient-ils vécu le même scénario qu'on vit présentement.
Mais la mémoire est bien plus large que ce simple exemple.
Mémoire informatique
Il y a la mémoire vive qui occupe de plus en plus d'items
qui meublent notre quotidien. Un téléphone dit intelligent qui se sert de sa
mémoire interne pour nous faciliter la vie (tout étant relatif, cela dit) en
remplissant des cases de questionnaires automatiquement, en se rappelant nos
préférences de consommation, et quoi encore?
Toute cette mémoire emmagasine des données dans un nuage
quelconque. Pas un cumulo-nimbus duveteux, mais plutôt un méga entrepôt plein
de serveurs informatiques qui retiennent des données.
On détruit l'environnement pour conserver et traiter toute
cette mémoire. Ce doit être vital à nos yeux, j'imagine!
Je comprends mieux l'appellation serveurs : ils
servent les intérêts de la consommation qui, elle-même, est le produit
essentiel pour une croissance économique toujours plus performante.
Mémoire posthume
Il y a aussi la mémoire qui active ses filtres de façon
presque instantanée quand la mort survient. Vous avez remarqué qu'une fois
morte, une personne devient subitement aussi exceptionnelle que remarquable.
Quand le filtre est devenu plus poreux, on sanctifie presque la personne.
Il y a quelque chose de profondément utile dans le fait de
ce filtre : conserver les bons souvenirs laissés par une personne défunte
nous permet de nous créer des repères et, parfois de prendre des éléments de la
vie de l'autre et de les appliquer à la nôtre pour la rendre différente, voire
meilleure.
C'est noble.
Mémoire honorifique
Je pensais à la mémoire, cette semaine, en lisant
l'explication concernant les traverses de piétons au coin des rues King et
Wellington ainsi que King et Belvédère. Entre les lignes blanches déterminant
le passage piétonnier, on a peinturé les espaces en rouge. Une façon d'honorer
la mémoire des anciens combattants.
Belle initiative. Originale, en plus.
Mais je me souviens aussi de ces récits nombreux qui ont
fait en sorte que, par exemple, la première guerre mondiale a fait en sorte
d'inciter l'enrôlement de milliers de Canadiens qui ne savaient pas trop dans
quoi ils s'embarquaient et qui, très souvent, croyaient dur comme fer, qu'ils
n'iraient jamais au front.
Pourtant, ils sont allés massivement au front. Pour
combattre un mal qu'ils ne comprenaient pas très bien non plus, dans bien des
cas. Des gens qui en ont tué d'autres pour se défendre de l'attaque soldats
ennemis qui se défendaient aussi.
La stratégie de guerre discutée dans les bureaux des
politiciens et des généraux, c'est une chose. Ce qui est compris sur le front
peut être bien différent.
Aujourd'hui, on honore de façon particulière les soldats
morts au combat. Ces gens sont hissés au statut de héros.
Il se tue actuellement des centaines de civils chaque
semaine dans le monde, mais quand un soldat Américain meurt au front, on arrête
tout et on le célèbre.
Troublant.
La mémoire qu'on garde d'un défunt de notre entourage sert
de repère pour améliorer potentiellement nos vies pour la suite des choses,
disais-je plus haut.
Pourquoi ne prendrions-nous pas les éléments de mémoire de
ces milliers de soldats morts à la guerre pour se dire qu'au fond, tout ça,
c'est d'une absurdité gênante?
Honorer la mémoire d'un soldat, c'est une chose. Une chose
noble.
Y donner assez de sens pour arrêter de répéter l'expérience
serait un des plus grands actes d'héroïsme dans l'histoire de l'humanité.
Clin d'œil de la semaine
Je me souviens, lit-on sur nos plaques d'immatriculation
véhiculaires. Je me souviens de quoi, au juste, déjà?