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Les faux jetons

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Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau
Mercredi 13 mai 2026

Nous vivons dans une drôle d'époque. Chaque jour, on peut en voir la manifestation dans l'espace public. Au nom de grands principes partagés par bon nombre de personnes, des minorités agissantes se démènent pour faire preuve d'un aveuglement idéologique qui frise le dogmatisme et la déraison. On a envie de leur dire : poussez, mais poussez égal...

Des exemples de dérive récents...

La liberté à Québec a fait l'objet d'appels au boycottage en avril 2026 pour avoir accueilli le lancement du livre Destination autonomie d'Éric Duhaime. Les détracteurs reprochent à l'établissement de donner une plateforme au chef conservateur et à ses idées, interprétant cet accueil comme un soutien à une idéologie jugée problématique.

Voici les principaux arguments soulevés par ceux qui ont appelé au boycottage : d'abord, le refus de normaliser les idées de la droite. Certains internautes et citoyens ont estimé que la librairie ne devrait pas offrir d'espace pour promouvoir des idées portées par Éric Duhaime. On a aussi évoqué la responsabilité sociale des libraires. Pour les partisans du boycottage, le choix des événements organisés par une librairie indépendante devrait adapter sa ligne éditoriale avec des valeurs jugées progressistes ou socialement responsables. Enfin, on s'oppose aux idées de l'auteur. Le boycottage cible la librairie en raison du contenu de l'ouvrage et des prises de position du chef du PCQ. Quel drôle d'idée ! Il faut faire taire celles et ceux qui émettent des idées et des opinions avec lesquelles nous ne sommes pas d'accord ! En réaction, la librairie a défendu son action au nom de la liberté d'expression et de la libre circulation des idées, recevant le soutien de la classe politique, dont le maire de Québec. Heureusement, il y a un adulte dans la pièce.

Autre cas de figure, selon des informations récentes rapportées en mai 2026, un étudiant de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) a dénoncé avoir été pénalisé dans ses notes pour son refus d'utiliser l'écriture inclusive (incluant des termes comme « iel », « toustes » ou le point médian) dans un cours de littérature. Voici les détails de cette affaire : Maxim Tremblay-Gaudet, un étudiant en littérature, a rapporté qu'une professeure imposait l'utilisation de l'écriture inclusive à l'écrit et à l'oral dans le cadre d'un cours. L'étudiant a indiqué que le non-respect de cette consigne entraînait une perte de points, qualifiant la méthode de la professeure de militante plutôt que pédagogique. Cette situation a suscité des réactions dans les médias québécois, notamment de la part de Sophie Durocher, qui a soutenu l'étudiant et critiqué ce qu'elle nomme une « novlangue inclusive ».

La situation met en lumière des débats internes sur la liberté académique, certains étudiants rapportant des consignes contradictoires selon les professeurs (certains obligeant l'écriture inclusive, d'autres la proscrivant). Cet événement survient dans un contexte plus large au Québec, où l'Association canadienne de linguistique a récemment contesté un décret interdisant l'usage de formes inclusives comme le pronom « iel » et le point médian, notant une opposition marquée entre les politiques gouvernementales et certaines pratiques pédagogiques.

Ces deux événements récents sont symptomatiques des dérives dogmatiques de notre époque. Cela pousse à la réflexion sur la culture ambiante au Québec et interroge l'éducation que nous avons donnée à nos enfants.

 

Se donner de la perspective...

L'époque actuelle marquée par un climat de dogmatisme idéologique et la montée de minorités militantes particulièrement actives peut être troublée par la polarisation que cela engendre dans l'espace public et dans les débats de société. Ce phénomène souvent dénoncé sous forme d'intolérance au débat ou de pensée unique n'est pas apparu soudainement en venant de nulle part. Il s'inscrit dans la continuité historique du Québec contemporain. Pour en comprendre le sens caché, il faut se plonger dans les bouleversements culturels, politiques et identitaires traversés par la société québécoise au cours du dernier demi-siècle.

La Révolution tranquille des années 1960 a profondément transformé la structure symbolique du Québec. Elle a marqué la rupture avec la domination du clergé catholique en substituant à la foi religieuse une nouvelle religion, celle de l'étatisme. Ce basculement a produit un immense transfert de sacré : ce qui relevait auparavant du religieux était remplacé par le progrès, la modernité et l'émancipation. Nos valeurs religieuses se sont déplacées vers des valeurs politiques et sociales perçues comme porteuses d'un sens moral absolu : la laïcité, l'égalité, la justice sociale et la défense du français.

Ce glissement a favorisé une culture politique volontariste, mais aussi normative : défendre le bien commun ou la cause nationale en vint souvent à justifier des positions rigides. Ce n'est donc pas un hasard si le dogmatisme actuel, même laïque ou progressiste reproduit certaines logiques jadis religieuses : la certitude morale, la dénonciation des hérétiques et le sentiment d'appartenir à une minorité éclairée chargée d'éduquer la population.

Le nationalisme identitaire est aussi en partie responsable. L'histoire récente du Québec est indissociable de la question nationale. Depuis les référendums de 1980 et de 1995, la société québécoise reste marquée par un clivage identitaire profond que le gouvernement actuel de la CAQ a nourri allégrement au cours des dernières années. L'échec jusqu'à présent du projet souverainiste a laissé un vide symbolique. La fierté collective s'est déplacée vers d'autres causes. Le discours identitaire a alors pris de nouvelles formes, parfois centrées sur la langue, sur la laïcité ou plus récemment sur la diversité et l'inclusion.

Chacune de ces causes, bien que légitimes en soi, a tendance à engendrer ses propres orthodoxies. La défense du français devient parfois intolérance culturelle, la lutte pour la laïcité se mue en rejet de la différence religieuse, particulièrement la religion musulmane, la promotion de la diversité vire à la censure morale. L'espace public québécois, au lieu d'être une discussion ouverte, devient un champ de bataille moral où l'on cherche moins à convaincre qu'à exclure.

Tout cela est amplifié par les réseaux sociaux où règne en maitre absolu le « call-out culture » et la « cancel culture ». Ces pratiques reposent sur une vigilance morale permanente : chaque propos jugé problématique, chaque écart au discours dominant peut-être dénoncé publiquement. Cela a un effet pervers : la peur d'être mal interprété incite à l'autocensure. Les intellectuels, les journalistes et les enseignants réduisent d'eux-mêmes les spectres du débat, anticipant la désapprobation ou la mise à l'index. L'espace public se referme sur lui-même non par la censure de l'État, mais par le conformisme social.

Le fait que nous sommes une société minoritaire en Amérique du Nord donne lieu à l'alimentation des débats identitaires circulant aux États-Unis (racisme systémique, genre, décolonisation). Dès lors, des luttes nées d'un autre contexte historique sont transposées chez nous sans nuances et cela vient accentuer la fragmentation de l'espace public. Si l'on ajoute à ces constats, l'affaiblissement sans précédent des institutions médiatrices de notre société comme les universités, les syndicats, les partis politiques et les médias, on comprend comment nous sommes devenus une société sans boussole à la recherche de repères. Cela engendre aussi une méfiance jamais vue envers les élites. Cette délégitimation des médiateurs favorise le règne du dogme. Cela explique les dérives citées en exemple au début de cette chronique.

Reconnaître notre sentiment de vulnérabilité pour avancer...

Il faut se rappeler que notre statut de peuple conquis, minoritaire, constamment menacé dans sa langue et sa culture conduit à une conscience fragile de notre « nous collectif » qui a tendance à réagir vivement à tout ce qui semble mettre en péril l'identité nationale. Dans un tel contexte, le débat sur quoi que ce soit devient vite existentiel. Les positions s'expriment sur le mode du « tout ou rien », car ce qui est en jeu c'est la survie du groupe. Ce réflexe identitaire, né d'une histoire longue de survie culturelle, explique pourquoi certaines minorités militantes réussissent à polariser si fortement la société québécoise avec des sujets souvent marginaux. Chaque cause (langue, genre, écologie, antiracisme ou souveraineté) s'exprime avec ferveur. C'est un combat vital. Dans ce contexte, le compromis apparaît comme une faiblesse et la nuance comme une trahison.

Les dérives ne sont pas des anomalies conjoncturelles...

Bref, les deux exemples cités parmi tant d'autres en ce début de chronique témoignent de quelque chose de profond de notre société. Le dogmatisme actuel et la prise d'otage de l'espace public par des minorités agissantes ne sont pas des anomalies conjoncturelles. Ils prolongent des dynamiques historiques propres au Québec moderne : la sacralisation de la morale civique, la fragilité identitaire, la centralité de l'État et la quête de sens après la sécularisation. Comprendre ce contexte, c'est reconnaître que le défi n'est pas seulement politique, mais aussi culturel. Il s'agit d'apprendre toutes et tous ensemble à débattre sans anathème, à penser sans crainte et à réconcilier la diversité des opinions avec l'exigence du bien commun. En d'autres mots, il faut plus que jamais se méfier des faux jetons... 

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