Nous vivons dans une drôle
d'époque. Chaque jour, on peut en voir la manifestation dans l'espace public.
Au nom de grands principes partagés par bon nombre de personnes, des minorités
agissantes se démènent pour faire preuve d'un aveuglement idéologique qui frise
le dogmatisme et la déraison. On a envie de leur dire : poussez, mais
poussez égal...
Des exemples de dérive récents...
La liberté
à Québec a fait l'objet d'appels au boycottage en avril 2026 pour avoir
accueilli le lancement du livre Destination autonomie d'Éric Duhaime.
Les détracteurs reprochent à l'établissement de donner une plateforme au chef
conservateur et à ses idées, interprétant cet accueil comme un soutien à une
idéologie jugée problématique.
Voici
les principaux arguments soulevés par ceux qui ont appelé au boycottage : d'abord, le refus de normaliser les idées de la droite. Certains
internautes et citoyens ont estimé que la librairie ne devrait pas offrir d'espace
pour promouvoir des idées portées par Éric Duhaime. On a aussi évoqué la
responsabilité sociale des libraires. Pour les partisans du
boycottage, le choix des événements organisés par une librairie indépendante
devrait adapter sa ligne éditoriale avec des valeurs jugées progressistes ou
socialement responsables. Enfin, on s'oppose aux idées de l'auteur. Le boycottage
cible la librairie en raison du contenu de l'ouvrage et des prises de position
du chef du PCQ. Quel drôle d'idée ! Il faut faire taire celles et ceux qui
émettent des idées et des opinions avec lesquelles nous ne sommes pas d'accord ! En réaction, la librairie a défendu son action au nom de la liberté d'expression
et de la libre circulation des idées, recevant le soutien de la classe
politique, dont le maire de Québec. Heureusement, il y a un adulte dans la
pièce.
Autre
cas de figure, selon des informations
récentes rapportées en mai 2026, un étudiant de l'Université du Québec à
Montréal (UQAM) a dénoncé avoir été pénalisé dans ses notes pour son refus d'utiliser
l'écriture inclusive (incluant des termes comme « iel », « toustes » ou le
point médian) dans un cours de littérature. Voici les détails de cette affaire :
Maxim Tremblay-Gaudet, un étudiant en littérature, a rapporté qu'une
professeure imposait l'utilisation de l'écriture inclusive à l'écrit et à l'oral
dans le cadre d'un cours. L'étudiant a indiqué
que le non-respect de cette consigne entraînait une perte de points, qualifiant
la méthode de la professeure de militante plutôt que pédagogique. Cette situation a suscité des réactions dans les médias québécois,
notamment de la part de Sophie Durocher, qui a soutenu l'étudiant et critiqué
ce qu'elle nomme une « novlangue inclusive ».
La
situation met en lumière des débats internes sur la liberté académique,
certains étudiants rapportant des consignes contradictoires selon les
professeurs (certains obligeant l'écriture inclusive, d'autres la proscrivant).
Cet événement survient dans un contexte plus large au Québec, où l'Association
canadienne de linguistique a récemment contesté un décret interdisant l'usage
de formes inclusives comme le pronom « iel » et le point médian, notant une opposition
marquée entre les politiques gouvernementales et certaines pratiques pédagogiques.
Ces
deux événements récents sont symptomatiques des dérives dogmatiques de notre
époque. Cela pousse à la réflexion sur la culture ambiante au Québec et
interroge l'éducation que nous avons donnée à nos enfants.
Se donner de la perspective...
L'époque
actuelle marquée par un climat de dogmatisme idéologique et la montée de
minorités militantes particulièrement actives peut être troublée par la
polarisation que cela engendre dans l'espace public et dans les débats de
société. Ce phénomène souvent dénoncé sous forme d'intolérance au débat ou de
pensée unique n'est pas apparu soudainement en venant de nulle part. Il
s'inscrit dans la continuité historique du Québec contemporain. Pour en
comprendre le sens caché, il faut se plonger dans les bouleversements
culturels, politiques et identitaires traversés par la société québécoise au
cours du dernier demi-siècle.
La Révolution
tranquille des années 1960 a profondément transformé la structure
symbolique du Québec. Elle a marqué la rupture avec la domination du clergé
catholique en substituant à la foi religieuse une nouvelle religion, celle de
l'étatisme. Ce basculement a produit un immense transfert de sacré : ce
qui relevait auparavant du religieux était remplacé par le progrès, la
modernité et l'émancipation. Nos valeurs religieuses se sont déplacées vers des
valeurs politiques et sociales perçues comme porteuses d'un sens moral
absolu : la laïcité, l'égalité, la justice sociale et la défense du
français.
Ce
glissement a favorisé une culture politique volontariste, mais aussi
normative : défendre le bien commun ou la cause nationale en vint souvent
à justifier des positions rigides. Ce n'est donc pas un hasard si le dogmatisme
actuel, même laïque ou progressiste reproduit certaines logiques jadis
religieuses : la certitude morale, la dénonciation des hérétiques et le
sentiment d'appartenir à une minorité éclairée chargée d'éduquer la population.
Le
nationalisme identitaire est aussi en partie responsable. L'histoire récente du
Québec est indissociable de la question nationale. Depuis les référendums de
1980 et de 1995, la société québécoise reste marquée par un clivage identitaire
profond que le gouvernement actuel de la CAQ a nourri allégrement au cours des
dernières années. L'échec jusqu'à présent du projet souverainiste a laissé un
vide symbolique. La fierté collective s'est déplacée vers d'autres causes. Le
discours identitaire a alors pris de nouvelles formes, parfois centrées sur la
langue, sur la laïcité ou plus récemment sur la diversité et l'inclusion.
Chacune
de ces causes, bien que légitimes en soi, a tendance à engendrer ses propres orthodoxies.
La défense du français devient parfois intolérance culturelle, la lutte pour la
laïcité se mue en rejet de la différence religieuse, particulièrement la
religion musulmane, la promotion de la diversité vire à la censure morale.
L'espace public québécois, au lieu d'être une discussion ouverte, devient un
champ de bataille moral où l'on cherche moins à convaincre qu'à exclure.
Tout
cela est amplifié par les réseaux sociaux où règne en maitre absolu le « call-out
culture » et la « cancel culture ». Ces pratiques reposent sur une vigilance
morale permanente : chaque propos jugé problématique, chaque écart au
discours dominant peut-être dénoncé publiquement. Cela a un effet pervers :
la peur d'être mal interprété incite à l'autocensure. Les intellectuels, les
journalistes et les enseignants réduisent d'eux-mêmes les spectres du débat,
anticipant la désapprobation ou la mise à l'index. L'espace public se referme
sur lui-même non par la censure de l'État, mais par le conformisme social.
Le
fait que nous sommes une société minoritaire en Amérique du Nord donne lieu à
l'alimentation des débats identitaires circulant aux États-Unis (racisme
systémique, genre, décolonisation). Dès lors, des luttes nées d'un autre
contexte historique sont transposées chez nous sans nuances et cela vient
accentuer la fragmentation de l'espace public. Si l'on ajoute à ces constats,
l'affaiblissement sans précédent des institutions médiatrices de notre société
comme les universités, les syndicats, les partis politiques et les médias, on
comprend comment nous sommes devenus une société sans boussole à la recherche
de repères. Cela engendre aussi une méfiance jamais vue envers les élites.
Cette délégitimation des médiateurs favorise le règne du dogme. Cela explique
les dérives citées en exemple au début de cette chronique.
Reconnaître notre sentiment de vulnérabilité
pour avancer...
Il
faut se rappeler que notre statut de peuple conquis, minoritaire, constamment
menacé dans sa langue et sa culture conduit à une conscience fragile de notre « nous
collectif » qui a tendance à réagir vivement à tout ce qui semble mettre en
péril l'identité nationale. Dans un tel contexte, le débat sur quoi que ce soit
devient vite existentiel. Les positions s'expriment sur le mode du « tout ou
rien », car ce qui est en jeu c'est la survie du groupe. Ce réflexe
identitaire, né d'une histoire longue de survie culturelle, explique pourquoi
certaines minorités militantes réussissent à polariser si fortement la société
québécoise avec des sujets souvent marginaux. Chaque cause (langue, genre,
écologie, antiracisme ou souveraineté) s'exprime avec ferveur. C'est un combat
vital. Dans ce contexte, le compromis apparaît comme une faiblesse et la nuance
comme une trahison.
Les dérives ne sont pas des anomalies
conjoncturelles...
Bref,
les deux exemples cités parmi tant d'autres en ce début de chronique témoignent
de quelque chose de profond de notre société. Le dogmatisme actuel et la prise
d'otage de l'espace public par des minorités agissantes ne sont pas des
anomalies conjoncturelles. Ils prolongent des dynamiques historiques propres au
Québec moderne : la sacralisation de la morale civique, la fragilité
identitaire, la centralité de l'État et la quête de sens après la
sécularisation. Comprendre ce contexte, c'est reconnaître que le défi n'est pas
seulement politique, mais aussi culturel. Il s'agit d'apprendre toutes et tous
ensemble à débattre sans anathème, à penser sans crainte et à réconcilier la diversité
des opinions avec l'exigence du bien commun. En d'autres mots, il faut plus que
jamais se méfier des faux jetons...