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  CHRONIQUEURS / Deux mots à vous dire

Toute notre vie au coin de la rue

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François Fouquet Par François Fouquet
Lundi 27 février 2023

Ça s'est passé l'autre jour.

J'empruntais un nouveau trajet pour revenir du bureau en voiture. Mon trajet habituel s'est vu bousculé par des travaux routiers majeurs qui dureront plusieurs mois.

Ce soir-là, j'en étais à mon troisième essai en quelques jours. Je cherche essentiellement deux choses : le trajet le plus efficace et l'heure idéale pour circuler.

Pause.

Je relis les premières phrases de cette chronique et j'ai soudainement l'impression que je joue une partie très importante de l'ensemble de ma vie par ces essais de trajets!

Je poursuis.

Arrivé à une intersection, je découvre qu'il faudra l'équivalent de « trois lumières » avant de traverser celle-ci. J'entends par « trois lumières » le temps que ça prendra avant que ce soit mon tour.

Et là, je me mets à regarder autour. Et à me regarder aller au passage!

Les voitures s'agglutinent à l'intersection. Il y a bien plus de voitures qu'à l'habitude, il faut bien le dire. Et ce qui doit arriver arrive : la file est suffisamment longue pour franchir une autre intersection en amont. Mon voisin de voie, à gauche, s'avance et colle la voiture d'en avant. Il obstrue complètement l'intersection. Mais il s'en fout. Il fixe la voiture droit devant. Il fait comme si rien d'autre n'existait autour. Il a franchement l'air de se dire : « déjà qu'ils m'ont volé mon parcours, là, je vais pas continuer à faire des concessions! Que la Ville fasse les choses autrement, c'est pas mon trouble!»

Je me dis que c'est ridicule.

D'autant plus qu'en se plaçant où il est, il bloque aussi la traverse piétonnière, forçant une dame avec une poussette, à se faufiler entre les pare-chocs des voitures arrêtées.

J'imagine que le monsieur se dit: « Ah! Ben eux autres, qu'y viennent pas gosser en plus! La rue, c'est pour les chars! »

C'est là que je me suis imaginé, moqueur, que le conducteur de la voiture qui bloque le coin de rue et entrave la voie à d'autres qui pourraient passer tout droit est peut-être un conciliateur professionnel chargé de dénouer des impasses! Ce serait ironique. Ou un chirurgien qui s'en va débloquer une artère...

Ou encore, c'est un coach de vie, ces bibittes populaires, qui va inviter ses protégés à choisir leurs combats dans la vie!

Une fois mon sourire en coin effacé, je me suis dit qu'au fond, c'est notre comportement en société qui s'exprime dans une situation aussi banale qu'un arrêt un peu prolongé à une intersection.

On aime bien croire qu'on adhère à des valeurs (qu'on ne peut pas toujours nommer, cela dit!), mais à la première contrainte, le « je » refait surface.

On agit aussi comme si notre voiture, symbole de la liberté individuelle ultime, était en fait un vaisseau qui doit circuler avec autant de liberté que son conducteur. Les autres? Bien, qu'ils prennent leur liberté où ils peuvent! Tout le monde est libre, non?

Ce soir-là, je me suis dit que si on n'arrive pas à contenir notre propre système nerveux à une simple intersection, qu'on ne pense qu'à notre trajet personnel, qu'on se fout qu'il soit difficile à des piétons de traverser, bien, il n'y a pas grand espoir qu'on arrive à un équilibre social global.

Ah! Oui, et pour la petite histoire, ça m'a pris, effectivement, « trois lumières » avant de passer l'intersection. Et j'ai vérifié précisément le temps que j'ai gaspillé dans ma précieuse vie (!) : 3 minutes 24 secondes.

3 minutes 24 secondes.

Bien assez long pour créer un traumatisme !

 

Clin d'œil de la semaine

Au fond, le bonheur, c'est une route ouverte sur laquelle on ne croise personne qui vient provoquer une entrave. Pas compliqué, il me semble!  


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