Dernièrement, les manchettes rapportaient qu'une étude « effectuée par HEC Montréal » aurait déterré une vielle enquête de Statistique Canada qui « établit clairement et de manière irréfutable » que les baisses des taxes sur le tabac en 1994 « n'ont eu aucun impact mesurable sur la consommation de tabac », une conclusion qui « n'a jamais été admise, ni dévoilée ou endossée publiquement »[i] par Santé Canada.
Il faut l'admettre : la stratégie est brillante. Pour appuyer sa croisade en faveur d'une baisse drastique des taxes sur le tabac, l'Association canadienne des dépanneurs en alimentation (ACDA) offre aux médias une histoire de conspiration gouvernementale, démasquée par une institution respectée, qui cherche à cacher une découverte allant à l'encontre de la croyance populaire. Une nouvelle explosive... jusqu'à ce qu'on examine de plus près les faits.
D'abord, Santé Canada n'a jamais caché l'enquête de Statistique Canada. L'enquête ainsi que toutes les données brutes sont ouvertement disponibles sur l'Internet. En fait, ces mêmes données ont déjà fait l'objet d'une étude effectuée en 1997 par un groupe de chercheurs de l'Université McGill. Contrairement à l'étude de l'ACDA, l'étude des chercheurs de McGill a été révisée par des pairs et publiée dans une revue scientifique, et arrive à une tout autre conclusion, soit que la baisse des taxes de 1994 a été dévastatrice pour la santé publique, s'étant traduite par plus de 40 000 nouveaux fumeurs.[ii]
Ensuite, l'étude de l'ACDA est scientifiquement nulle. La méthodologie du professeur Jean-François Ouellet est tellement risible qu'elle s'est attiré une gamme de critiques vigoureuses, dont celle venant des plus éminents économistes du Québec. Entre autres, Pierre-Yves Crémieux, Marc Van Audenrode, Pierre Ouellette et Lisa Pinheiro accusent l'auteur d'utiliser « des manipulations arbitraires qui distordent les données » et d'introduire des « comparaisons erronées pour contredire les données montrant une sensibilité au prix ».[iii] Tout compte fait : une étude bidon.
Finalement, la conclusion bizarre de l'étude est celle de l'auteur et non « des HEC ». Heureusement pour les HEC, car l'auteur se couvre de ridicule lorsqu'il prétend que le tabac serait, par miracle, le seul produit de consommation au monde qui échappe à l'impact universel des prix sur l'offre et la demande. En fait, le prof. Ouellet contredit, sans expliquer en quoi sa méthodologie serait supérieure, d'innombrables études et avis scientifiques, dont ceux de la Banque mondiale et du National Bureau of Economic Research, un comité d'experts américain comprenant seize lauréats du Prix Nobel en économie.
Depuis sa fondation, l'ACDA réclame une baisse des taxes sur le tabac sous le prétexte que cela réduirait la contrebande. Quelle surprise : une mesure qui ferait simultanément augmenter le taux de tabagisme - et les profits des commerçants de tabac.
Mais pendant que l'ACDA revendique une baisse de taxes, une gamme de mesures efficaces de lutte contre la contrebande demeure sur les tablettes.
Il est temps pour l'ACDA d'abandonner leur campagne narcissique au nom du profit et de participer à un débat légitime sur la lutte contre la contrebande. Comme le dit la Banque mondiale : « Si la contrebande constitue indéniablement un problème sérieux, ... ce n'est pas en réduisant les taxes ni en renonçant à les augmenter qu'il convient de réagir, mais en réprimant la criminalité ».[iv]
[i] « Intitulé L'échec des politiques de taxation à combattre le tabagisme, le rapport confirme clairement que selon la plus importante étude jamais réalisée au pays pour mesurer l'effet des baisses de taxes sur le tabac, soit l'Enquête sur le tabagisme 1994-1995 par Statistique Canada, celles-ci n'ont eu aucun impact mesurable sur la consommation de tabac ou sur l'incitation à fumer et ce, même auprès des jeunes, une réalité que Santé Canada, qui a pourtant commandé cette vaste étude, n'a jamais admise, dévoilée ou endossée publiquement. ... », ACDA, Communiqué de presse, 13 janvier 2010. http://www.cnw.ca/fr/releases/archive/January2010/13/c8196.html
[ii] Hamilton, V., et al, « The effect of tobacco tax cuts on cigarette smoking in Canada », Canadian Medical Association Journal, 15 janvier 1997: http://www.cmaj.ca/cgi/reprint/156/2/187 : Conclusion: « Although smoking rates are declining in Canada, tobacco tax cuts appear to have slowed the rate of decline by inducing more nonsmokers to take up smoking and leading fewer smokers to quit. »
[iii] Lisa Pinheiro, Pierre Ouellette, Pierre-Yves Crémieux, Marc Van Audenrode, Groupe d'Analyse, « Impact des taxes sur le tabagisme - Critique de l'étude Ouellet : Survol des conclusions », 25 janvier 2010. http://cqct.qc.ca/Documents_docs/DOCU_2010/GR_ANA_10_01_25_SURVOL.pdf
[iv] Prahbat, J. et Chaloupka, F.J., « Curbing the epidemic: governments and the economics of tobacco control », Banque mondiale, Washington, 1999. http://go.worldbank.org/N4BBVYY9V0.
Opinion de Flory Doucas, porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac