Notre histoire en archives : Mémoire des premiers jours
Par Geneviève Leblanc, stagiaire à Bibliothèque et Archives nationales
du Québec
L'arrivée d'un enfant est un moment à la fois intime
et partagé. Dans l'attente du nouveau-né, on suit des cours prénataux, on prépare
la chambre de bébé, on remplit une petite valise pour le jour J... L'événement
est ponctué de traditions. En voici quelques-unes, immortalisées par des
photographies conservées par BAnQ.
La fête prénatale
Bien avant l'arrivée du bébé, la grossesse fait déjà
l'objet de célébrations. La tradition du « shower » permet de se réunir autour
de la future mère pour lui offrir vêtements et accessoires essentiels aux
premiers mois de vie de l'enfant. Ce rassemblement n'est pas seulement festif :
il permet aussi de préparer concrètement l'arrivée du nouveau-né tout en
renforçant les liens familiaux.
Si la France utilise le symbole du bébé dans un chou
pour illustrer la naissance, la tradition germanique met plutôt de l'avant la cigogne
portant dans son bec un bébé emmailloté.

Aurore
Phaneuf assise à une table couverte de cadeaux à l'occasion d'un shower de
bébé, vers 1940. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Famille
Phaneuf-Donahue (P1005, D6, P50). Photographe non identifié. Une cigogne
portant un bébé emmailloté trône au centre de la table.
La naissance
Malgré la fondation d'hôpitaux tels que l'hôpital
d'Youville, édifié en 1875 à Sherbrooke, la grande majorité des Québécoises,
dans la première moitié du XXe siècle, accouchent à domicile. En
1926, près de 95 % des naissances ont lieu au logis familial. Cette réalité
relève certes de la tradition, mais aussi d'une logique selon laquelle la
maison incarne un espace sûr et intime. Si les accouchements sont généralement
supervisés par un médecin, l'intervention varie selon les contextes. En milieu
rural, ce sont les sages-femmes des environs qui accompagnent les parturientes.
L'hospitalisation demeure alors marginale : on y recourt principalement en
cas de complication ou de grossesse hors mariage. Ce modèle bascule rapidement
après 1950 en raison de la modernisation hospitalière, de l'élargissement de l'assurance
hospitalisation et de la promotion d'un discours médical axé sur la sécurité et
le confort. Dès lors, l'expérience de la naissance se transforme en profondeur.
Cette modernisation entraîne notamment une certaine distance émotionnelle. Par
exemple, les pères ne sont généralement pas admis dans la salle d'accouchement,
restant à l'écart jusqu'aux visites postnatales.

Après
la naissance de sa fille Anne, Madeleine Bédard se repose, étendue sur son lit
d'hôpital entouré de bouquets de fleurs, mai 1955. Archives nationales à
Sherbrooke, fonds Jacques Darche (P5, S1, SS3, D4, P107). Photo : Catherine
Bédard.

Après l'accouchement,
Madeleine Bédard peut enfin recevoir la visite de son époux, Jacques Darche,
mai 1955. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Jacques Darche (P5, S1, SS3, D4,
P105). Photo : Catherine Bédard.

Une
fois rassurée sur la bonne santé de la mère et de l'enfant, la famille peut les
visiter à l'hôpital, mai 1955. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Jacques
Darche (P5, S1, SS3, D4, P106). Photo : Catherine Bédard.
La naissance est un moment de célébration. On trinque
parfois avec un petit cordial à l'hôpital, on présente fièrement le nouveau-né
à la famille, et on immortalise ces instants en prenant des photographies. Les
chambres se remplissent de visiteurs venus féliciter la famille, les bras chargés
de bouquets de fleurs. Ces gestes simples traduisent la joie collective
entourant l'arrivée d'un enfant et l'importance accordée à la mémoire
familiale.
Les photographies d'époque montrent des mères
soigneusement coiffées, maquillées et habillées malgré la fatigue. Cette mise
en scène témoigne des attentes sociales envers les femmes, appelées à demeurer
élégantes et dignes en toutes circonstances. Au début des années 1950, les
nouvelles mères demeurent généralement hospitalisées pendant cinq à neuf jours
après l'accouchement - un séjour plus long que celui observé aujourd'hui, où le
retour à la maison se fait beaucoup plus rapidement.

Jeanne
Quintal, épouse de Gérard Donahue, partage un petit cordial avec sa famille à
l'hôpital à l'occasion de la naissance de son enfant, juin 1948. Archives
nationales à Sherbrooke, fonds Famille Phaneuf-Donahue (P1005, D1, P3).
Photographe non identifié.

Jeanne
Quintal tient dans ses bras son nouveau-né, Michel Donahue, sur son lit d'hôpital
entouré d'arrangements floraux, juin 1948. Archives nationales à Sherbrooke, fonds
Famille Phaneuf-Donahue (P1005, D1, P2). Photographe non identifié.

Jeanne
Quintal présente son nouveau-né, Michel Donahue, à la famille, juin 1948.
Archives nationales à Sherbrooke, fonds Famille Phaneuf-Donahue (P1005, D1, P4).
Photographe non identifié.
Pour garder une trace des premiers mois de vie
Outre les photographies qui sont prises tout au long
de la grossesse et de la période post-accouchement, le carnet de bébé rassemble
les premières informations capitales sur l'enfant.
Ces carnets reflètent l'influence grandissante des
discours médicaux qui encouragent les parents à observer et à encadrer les
étapes du développement infantile. On y consigne soigneusement des informations
telles que le poids à la naissance et la date des premières dents, des premiers
pas ou des premiers mots, faisant de ces cahiers de véritables mémoires de
l'enfance. Ils permettent aussi de transmettre des souvenirs d'une génération à
l'autre.
Le document présenté ci-dessous est le carnet de
naissance de James Mewburn Hetherington, né en 1917. En plus des renseignements
écrits sur l'enfant, il contient les premières photographies du bébé dans les
bras de ses parents ainsi qu'une mèche de cheveux dans une enveloppe portant le
sceau de son père, William Hetherington.


Extraits
du carnet de naissance de James Mewburn Hetherington, Marbleton, 1917. Archives
nationales à Sherbrooke, collection de petits fonds d'origine privée, Famille
Hetherington (P1000, D6). Photographe non identifié.
Les relevailles
Après la naissance viennent les relevailles, une période
de repos dont la durée varie de quelques jours à quelques semaines, selon la
santé de la mère. Ce moment permet à la femme de récupérer à la suite de l'accouchement.
Le soutien de la famille élargie joue alors un rôle central. Dans des foyers
souvent nombreux, tantes, sœurs et cousines prennent en charge les tâches
domestiques pendant la convalescence de la mère. Cette solidarité
intergénérationnelle permet non seulement d'assurer le bon fonctionnement du
foyer, mais aussi de transmettre les savoir-faire liés aux soins des
nourrissons, à l'alimentation et à l'éducation.
Ainsi, les relevailles constituent un temps de repos
physique, mais aussi un moment où s'affirment les liens familiaux. Cette
période inscrit la naissance dans une dynamique collective. Elle rappelle
qu'au-delà de l'événement médical, mettre un enfant au monde demeure avant tout
une expérience profondément ancrée dans la solidarité et la continuité des
générations.
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Archives nationales à Sherbrooke
225, rue Frontenac, bureau 401
819 820-3010, poste 6330
archives.sherbrooke@banq.qc.ca
Sources
DUBOIS, Jean-Marie et Gérard Côté, « L'histoire
de la médecine et des soins de santé rappelée dans la toponymie de la ville de
Sherbrooke », Revue d'études des Cantons-de-l'Est/Journal of
Eastern Townships Studies, n° 34, 2009, p. 31-58.
https://www.etrc.ca/wp-content/uploads/2016/12/JETS_34-5-Dubois.pdf
KEMPENEERS, Marianne, Isabelle Van Pevenage et Renée
B. Dandurand, « Les solidarités familiales sous l'angle du travail : un
siècle au Québec », Nouvelles questions féministes, vol. 37, n° 1, 2018,
p. 14-30. https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2018-1-page-14?tab=texte-integral
LANGLOIS, Mandoline, « Le shower de bébé dans les
Cantons de l'Est : pratique rituelle d'intégration », mémoire de maîtrise
(histoire), Université Laval, 2008, 112 p. https://hdl.handle.net/20.500.11794/20185
MERCIER, Hélène, « Consigner la naissance : une
mémoire en évolution. Les registres de l'Hôtel-Dieu de Montmagny, 1951-1991 », dans Jacques Mathieu (dir.), La mémoire dans la
culture, Québec, Presses de l'Université Laval, 1995, p. 289-301. https://www.chac.ca/documents/803/Montmagny_H%C3%B4tel_Dieu_de_Montmagny_1995.pdf
Mouvement pour l'autonomie dans l'enfantement, « Un
siècle de changement : la médicalisation des naissances au Québec »,
17 avril 2025. https://enfantement.org/communaute/nos-voix/un-siecle-de-changement-la-medicalisation-des-naissances-au-quebec/ (consulté le 2
mars 2026).
RIVARD, Andrée, Histoire de l'accouchement dans un
Québec moderne, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2014, 450 p.
ROLLET, Catherine, « Pour une histoire du carnet de santé
de l'enfant : une affaire publique ou privée? », Revue française des
affaires sociales, n° 3, 2005, p. 129-156. https://shs.cairn.info/revue-francaise-des-affaires-sociales-2005-3-page-129?lang=fr
SAGE PANCHÈRE, Nathalie,
compte rendu de Histoire de l'accouchement dans un Québec moderne d'Andrée
Rivard, Annales de démographie historique, n° 2, 2016, p. 254-257.