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  CHRONIQUEURS / Deux mots à vous dire

Être pris en charge

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Tout ça a commencé il y a quelques mois.

Je me suis mis à lire une des sagas de Michel David. Lentement, au gré des pages qui tournent, je me suis laissé emporter dans un monde différent de celui que je connais. Pas un monde idéal. Ni un monde idéalisé par l'auteur. Pas du tout.

De Chère Laurette à L'ombre du clocher en passant par quatre autres thèmes, Michel David décrit le monde rural et citadin des années 1800 et 1900. Ces sagas ont été pour moi un refuge quotidien. Et j'ai mis du temps à comprendre pourquoi.

Jusqu'à dimanche dernier.

Lors d'une rencontre familiale pour souligner le 10e anniversaire de la mort de mon papa, j'ai croisé mon cousin René.* Au fil des nouvelles échangées, j'ai réalisé que sa passion pour la photo ne fait qu'augmenter. Si, au quotidien, René travaille dans un univers ultramoderne où se côtoient graphisme, impression numérique et autres technologies savantes, il trouve refuge, en faisant de la photo, dans les années 1800. Ses photos s'impriment directement sur des plaques dont la dimension est celle de la photo finale. Sa caméra est un boîtier grand comme ça et il a dû faire des recherches intensives pour réunir les techniques et les produits nécessaires au développement des plaques. Bref, c'est un art. Et René y investit son âme d'artiste.

Ce qu'il produit est magnifique. Touchant, criant de vérité. Magnifique, je disais. À un moment donné, je me surpris à lui dire : « C'est étrange de voir que tu passes tes journées à la fine pointe de la technologie et tes soirées dans une autre époque! »

Une phrase anodine. Mais qui m'est restée.

Qu'est-ce qui fait que le passé peut devenir un refuge apaisant pour moi et créatif pour mon cousin?

On rit ouvertement de ce temps où notre modernité n'avait pas mis les pieds. « Arrive en ville! » « Évolue! ». Et on rit tout aussi ouvertement de quiconque ne saisit pas exactement les possibilités de tel bidule ou l'utilité de telle touche tactile.

Au fil des sages de Michel David, un constat s'imprimait lentement en moi. Les gens devaient se débrouiller. S'entraider. S'appuyer mutuellement. Parce qu'ils n'étaient pas pris en charge. Et lorsque le roman vient faire un tour dans le Montréal du tournant des années 1900, on constate que la misère est installée parce que les moyens pour se débrouiller sont moindres et que l'état n'a pas encore mis en place les éléments de prise en charge des individus.

Aujourd'hui, quand la maladie ou la mort frappent, un coup de téléphone, et on est pris en charge. Quand on perd sa source de revenus, on est pris en charge. Quand le feu brûle nos demeures, on est pris en charge par les pompiers, puis par les assurances.

Je repense à mon grand-père Alphonse qui, un bon matin, arrête le train à Westbury pour amener sa fille de douze ans à l'hôpital de Sherbrooke. Il reviendra chez lui la nuit suivante avec sa fille dans un cercueil. Une crise d'appendicite fatale. Aujourd'hui, on inonde les médias et leurs lignes ouvertes quand le temps d'intervention de l'ambulancier est de plus de 8 minutes. Autres temps, autres mœurs.

Cette prise en charge de tous les pans de notre vie s'est transposée jusque dans les technologies. Pourquoi mettre tant de temps et d'efforts à prendre une photo avec des vieilles techniques alors que le iPhone en prend des bonnes et qu'une application téléchargée pour deux fois rien lui donne un air rétro, antique ou antique cuivré? Pourquoi peindre une toile alors qu'un logiciel rapide donne à votre photo un effet « peinture » saisissant?

Des fois, je me dis que la prise en charge fait de nous des automates. Aider quelqu'un, de nos jours, c'est faire le 911. Si on tend la main pour le sortir de l'eau, c'est de l'héroïsme.

Et à partir du moment où des logiciels créent des images et de la musique, on ne comprend plus pourquoi quelqu'un se compliquerait la vie à faire autrement. Et on apprécie difficilement le résultat final.

Lentement, au gré des pages qui tournent, je me suis laissé emporter dans un monde différent de celui que je connais.

Il a quelque chose d'attirant, ce monde-là.

Clin d'œil de la semaine

« Un bouton pour chaque chose, c'est ma devise! » dit l'être moderne. « Je ne perds pas de temps inutilement », ajoute-t-il en courant après le temps qui lui manque tant...

*Un aperçu du travail de René Bolduc : http://www.youtube.com/watch?v=2fvB9y0CuWA ou https://www.facebook.com/pages/Ren%C3%A9-Bolduc-Artiste-Photographe/479742925407651


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