Sur un chantier de coffrage, le retard vient rarement du béton. Il vient
du nombre de paires de bras présentes le matin où la grue est réservée. Christophe
Normand, fondateur de Norvik Construction à Magog, a bâti une partie de son
entreprise sur ce constat : en Estrie comme ailleurs au Québec, la main-d'œuvre
spécialisée en coffrage manque, et les entrepreneurs généraux passent leur
temps à arbitrer entre repousser une coulée et trouver des travailleurs formés
en quelques jours. Les besoins de recrutement
projetés par la Commission de la construction du Québec jusqu'en 2030 donnent la
mesure du problème : 17 000 personnes salariées à recruter en moyenne chaque
année, pour une industrie qui a déjà accumulé 216 millions d'heures travaillées
en 2025. Le reste relève de la logistique quotidienne.
Trois donneurs d'ordre, une même équipe
Le portefeuille récent de Norvik raconte un métier que le grand public
associe rarement à la construction. Aux glissades d'eau de Bromont,
l'entreprise magogoise a réalisé les escaliers de béton et le coffrage de
structure. Sur le chantier de l'hôtel Alpinn, toujours à Bromont, elle a fourni
des coffreurs et des ouvriers de fondation. À Granby, ses travailleurs ont
participé à l'assemblage de 66 logements modulaires abordables. Dans les trois
cas, le mandat venait d'un entrepreneur général, jamais du propriétaire du
bâtiment.
Trois projets, trois clients, et le vrai commanditaire reste invisible
pour le public qui emprunte les escaliers ou emménage dans le logement. Le
client de Norvik, dans ces cas-là, c'est l'entrepreneur qui a signé le contrat
et qui doit livrer dans les délais promis.
Ce positionnement n'a rien d'un pis-aller. Il correspond à une réalité
de l'industrie : un entrepreneur général peut décrocher un mandat de fondations
sans disposer, ce trimestre-là, du personnel pour l'exécuter. Il lui reste
alors trois choix. Refuser. Embaucher en urgence, avec les délais de
recrutement que cela suppose. Ou faire appel à une entreprise qui possède déjà
l'équipe et l'expérience du système de coffrage utilisé.
Le cas de Bromont mérite qu'on s'y arrête. Les glissades d'eau attirent
le regard par leurs tubes colorés, mais ce que le visiteur ne voit pas, ce sont
les escaliers et les éléments de béton qui supportent tout l'ensemble et qui
encaissent, saison après saison, le gel, le dégel et le passage de milliers de
personnes. Ces ouvrages se coulent une seule fois. Une reprise coûte une saison
d'exploitation au parc, ce qui explique la prudence des donneurs d'ordre dans
le choix des équipes affectées à ce genre de structure.
Ce que veut dire louer de la main-d'œuvre
plutôt que d'embaucher
La confusion est fréquente, y compris chez des donneurs d'ordre
expérimentés. Louer de la main-d'œuvre spécialisée n'équivaut ni à passer par
une agence de placement généraliste, ni à sous-traiter un lot complet avec ses
matériaux et sa responsabilité contractuelle. La formule se situe entre les
deux : l'entreprise fournit des travailleurs qualifiés qui s'intègrent aux
séquences de travail du chantier, sous la coordination du donneur d'ordre.
Les implications sont concrètes. Les licences, les certificats de
compétence et la déclaration des heures restent encadrés par la réglementation
applicable, ce qui exclut la débrouillardise. La qualité du résultat dépend
directement de la capacité des travailleurs à lire un plan structural et à
monter un système de coffrage sans supervision rapprochée.
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Mode de mobilisation
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Délai avant la première journée
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Ce qu'il apporte
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Sa limite
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Embauche permanente
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Plusieurs
semaines, parfois davantage
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Une
équipe stable et fidélisée
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Difficile
à justifier hors des périodes de pointe
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Agence de placement généraliste
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Quelques
jours
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Un
volume de bras rapidement disponible
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Peu
de garantie sur la spécialisation en coffrage
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Sous-traitance d'un lot complet
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Négociation
contractuelle plus longue
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Un
transfert de responsabilité sur le lot
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Moins
de contrôle sur la séquence de travail
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Location de main-d'œuvre spécialisée
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Quelques
jours à quelques semaines
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Des
travailleurs déjà formés au coffrage et au béton
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Suppose
une coordination assumée par le donneur d'ordre
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Temps supplémentaire de l'équipe en
place
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Immédiat
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Aucun
ajustement administratif
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Fatigue,
risques accrus et rendement décroissant
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Aucune de ces options n'est bonne dans l'absolu. La question porte
plutôt sur la durée du besoin : pour trois semaines de fondations en septembre,
embaucher n'a aucun sens, alors que pour un carnet de commandes garni sur deux
ans, la location revient plus cher qu'une équipe permanente. Les entrepreneurs
qui s'en sortent le mieux alternent les deux selon la saison.
Le coffrage isolant, un savoir-faire qui
ne s'improvise pas
Parmi les techniques que maîtrise l'équipe de Christophe Normand, le
coffrage isolant occupe une place particulière. Le principe est simple à
énoncer : deux panneaux de polystyrène emboîtables, reliés par des entretoises,
dans lesquels on coule un béton armé. Les panneaux restent en place et
deviennent l'isolant permanent du mur, à l'intérieur comme à l'extérieur.
Simple à énoncer, exigeant à exécuter. Un coffrage isolant mal aligné ou
insuffisamment étayé se déforme sous la pression du béton frais, et la
correction après coup coûte cher. La montée de la coulée doit être maîtrisée,
les ouvertures renforcées, les entretoises respectées. Les écarts de prix
documentés dans l'industrie traduisent d'ailleurs cette courbe d'apprentissage
: selon les estimations publiées au Québec, le surcoût se situe autour de 2 à 5
% chez un entrepreneur habitué au système, mais grimpe à 5 à 7 % lors d'une
première expérience.
Autrement dit, l'expérience de l'équipe se lit directement dans la
facture finale. C'est précisément ce qu'un donneur d'ordre achète lorsqu'il
fait appel à des coffreurs déjà rodés plutôt qu'à des travailleurs qu'il devra
former sur son propre chantier.
Le débat sur la pertinence du procédé, lui, reste ouvert et il est sain
qu'il le soit. Les spécialistes de l'efficacité énergétique regroupés autour
d'Écohabitation considèrent le coffrage isolant particulièrement pertinent pour
les murs de fondation, tout en recommandant plutôt l'ossature de bois pour les
murs hors sol d'une maison neuve, notamment pour des raisons d'empreinte
environnementale du béton. Un entrepreneur honnête devrait présenter cette
nuance à son client au lieu de vendre le système comme une solution
universelle. La question n'est pas de savoir si le coffrage isolant est bon
dans l'abstrait, mais où il rapporte le plus : une fondation chauffée, un
sous-sol habitable, un mur enterré exposé à l'humidité.
Granby, 66 logements et une question de
cadence
Le chantier des logements modulaires de Granby illustre l'autre versant
du métier. Le préfabriqué change la nature de la contrainte : la production se
fait en usine, à l'abri de la météo, et le chantier devient une opération
d'assemblage où chaque module doit arriver, être posé et raccordé selon un séquencement
serré. La Société d'habitation du Québec a fait de cette approche un axe assumé
de sa réponse à la pénurie de logements, avec des appels de projets successifs
pour des immeubles de 24 ou 36 unités livrés rapidement, un choix documenté par
le suivi des projets
de logements hautement préfabriqués au Québec.
Dans ce type de montage, une équipe qui arrive avec deux jours de retard
ne décale pas seulement sa propre tâche : elle décale la grue, la livraison des
modules suivants et le raccordement. La fiabilité devient le produit. Pour un
entrepreneur qui prépare un projet de ce genre, la possibilité de compter sur des
coffreurs et des ouvriers déjà formés au travail en séquence pèse souvent
autant que le taux horaire négocié.
Contrairement à une idée répandue, le modulaire ne supprime donc pas le
besoin de main-d'œuvre qualifiée sur le terrain. Il le déplace vers l'amont et
vers l'assemblage.
Pourquoi la main-d'œuvre spécialisée est
devenue un métier en soi
La pénurie n'est pas une parenthèse conjoncturelle. La CCQ prévoit une
moyenne de 220 millions d'heures travaillées par année pour les prochaines
années, alors que la disponibilité des travailleurs qualifiés demeure le
facteur limitant identifié par l'ensemble des associations patronales. Les
grands chantiers publics annoncés ne feront qu'accentuer la tension sur les
métiers du béton.
Dans ce contexte, des entreprises comme celle de Christophe Normand
occupent une fonction d'ajustement dont on parle peu : elles permettent à des
chantiers d'avancer sans que chaque entrepreneur ait à gonfler sa masse
salariale permanente pour absorber des pointes qui durent six semaines.
L'entreprise, fondée en 2020 et titulaire de la licence RBQ 5832-3247-01,
emploie une équipe d'une douzaine de personnes qu'elle déploie en Estrie et en
Montérégie selon les mandats.
Ce rôle a ses exigences. Une entreprise de location de main-d'œuvre vit
et meurt sur sa réputation auprès d'une poignée de donneurs d'ordre régionaux,
qui se parlent entre eux et qui connaissent la valeur exacte d'une équipe. Un
chantier mal servi se sait en quelques semaines dans un rayon de cinquante
kilomètres. À l'inverse, une équipe qui livre proprement se fait rappeler,
parfois pour des mandats plus gros que le précédent, ce qui reste le mode de
croissance le plus fiable dans ce métier.
Reste une inconnue que personne dans l'industrie n'a résolue : la
relève. Former un coffreur capable de monter un système isolant sans
supervision prend des années, et les départs à la retraite ne ralentissent pas.
Les entreprises qui auront investi dans cette formation seront celles que les
donneurs d'ordre appelleront en premier. Les autres se contenteront des
chantiers dont personne ne veut.