Le parc Quintal vient à peine de retrouver son
calme après cinq jours de festivités. Le Festival des traditions du monde de
Sherbrooke a présenté sa 29e édition du 12 au 16 août, et les chiffres donnent
le vertige pour un événement d'apparence si conviviale : plus de 115 spectacles
et activités répartis sur 9 scènes, plus de 500 artistes venus d'ici et
d'ailleurs, quatre chapiteaux thématiques (Hacienda Latina, Shack d'Amérique,
Palais de l'Orient et Pub Irlandais), 17 restaurants internationaux et une
cinquantaine d'artisans et exposants. Korrontzi a ouvert le bal, Mariposas
Galácticas l'a refermé, et entre les deux se sont glissés Djely Tapa, Dounyia
Percussions et Rei, entre autres. Et le FTMS n'est même pas seul dans son genre
cet été: Sherblues a fait vibrer Sherbrooke début juillet, et le Festival
Gourmand de Val-des-Sources devait offrir de son côté quatre jours de
spectacles et de découvertes culinaires à peine quelques jours après la clôture
du festival au parc Quintal. L'Estrie ne manque manifestement pas d'occasions
de rassembler du monde autour d'une scène.
Pour vivre tout ça, il fallait débourser 20
dollars pour un billet journalier ou 30 dollars pour le passeport cinq jours en
prévente, les enfants de 14 ans et moins entrant gratuitement. Ce n'est pas
rien comme dépense pour une famille qui multiplie les sorties, mais ce n'est
pas non plus ce qu'on appellerait un pari risqué. Personne ne sort du parc
Quintal en espérant avoir multiplié sa mise. Ce qu'on vient y chercher, c'est
une ambiance, celle des tambours qui résonnent d'un chapiteau à l'autre, des
familles qui dansent devant une scène sans trop savoir ce qu'elles écoutent, et
des jeux gonflables où les enfants finissent la soirée trempés.
Il y a d'ailleurs un détail savoureux dans la
programmation de cette année : une des deux scènes principales du festival
porte le nom de Scène Loto-Québec. La société d'État qui exploite les loteries
et les casinos de la province prête littéralement son nom à l'endroit où des
milliers de festivaliers viennent applaudir, sans qu'un seul dollar de gain ne
soit en jeu. C'est un rappel involontaire que le mot « jackpot » peut vouloir
dire deux choses très différentes. Pour ceux qui cherchent vraiment le sens
financier du terme, l'industrie du jeu en ligne a ses propres classements
comparant les meilleurs
sites de jeux d'argent au Canada, où l'on évalue les mises, les
cotes et les chances réelles de rentrer chez soi avec plus qu'on n'avait au
départ. Rien de tout ça ne se joue dans un chapiteau rempli de sonorités
celtiques ou tziganes. Le pari, à Sherbrooke, se prend uniquement sur
l'ambiance, et celui-là, tout le monde le gagne d'avance.
Ce genre d'événement n'est pourtant pas qu'une
question d'ambiance sur le plan économique. Le Regroupement
des événements majeurs internationaux a chiffré les retombées
consolidées d'une quinzaine de ses membres à plus de 290 millions de dollars,
avec l'équivalent de plus de 4 600 emplois à temps plein soutenus et plus de 66
millions de dollars en revenus fiscaux générés pour les gouvernements. Le
Festival des traditions du monde n'a pas la taille d'un festival de jazz
montréalais, mais la logique est la même à plus petite échelle : chaque billet
vendu, chaque poutine achetée dans un des 17 restaurants, chaque nuit d'hôtel
réservée par un visiteur venu de l'extérieur de la région finit par se
transformer en activité économique bien réelle pour Sherbrooke et pour
l'Estrie.
C'est un enjeu qui touche directement la
région, où le
tourisme reste un pilier économique fragile malgré un vent d'optimisme des
dernières saisons. Le secteur touristique des Cantons-de-l'Est
génère des dizaines de milliers d'emplois répartis dans près de 1 400
entreprises, mais il continue de composer avec une pénurie de main-d'œuvre
persistante qui force plusieurs commerces à réorganiser leurs équipes ou à
prolonger les heures de travail pendant la haute saison. Dans ce contexte, un
festival gratuit d'accès pour les enfants, qui remplit un parc pendant cinq
jours consécutifs et fait rayonner la diversité culturelle de la ville bien
au-delà de ses frontières, n'est pas un simple à-côté estival. C'est une partie
de ce qui permet à la région de continuer à se positionner comme destination
touristique, saison après saison.
Le Festival des traditions du monde n'a jamais
eu la prétention d'être un pari financier. Sa vraie mise, c'est le pavillon qui
se remplit un soir de semaine, la file devant le kiosque de cuisine mauricienne
ajouté cette année comme nouveauté, et les enfants qui repartent trempés du
bassin de pédalos de la Place de la famille. Vingt-neuf éditions plus tard,
l'ambiance reste la seule cagnotte que ce festival a toujours promis, et c'est
peut-être pour ça qu'elle continue de faire salle comble.