À chaque trimestre puis,
à chaque année, Statistique-Canada nous informe de la progression du produit
intérieur brut (PIB) par rapport au trimestre ou à l'année précédente. Cette
donnée est supposée nous indiquer la mesure du PROGRÈS de la société. Avec le
temps, il est devenu un impératif absolu.
Mais plusieurs, dont
l'ONU, remettent en question cette mesure et ce qu'on en fait.
D'abord, qu'est-ce que
le PIB ?
Le PIB mesure la valeur
totale des biens et services d'un pays pendant une période de temps.
Concrètement, on
additionne
1)
les
dépenses des ménages;
2)
les
investissements des entreprises et des ménages;
3)
les
dépenses publiques des gouvernements fédéral, provinciaux, municipaux;
4)
la
différence entre les importations et les exportations.
Il faut bien comprendre
que le taux d'augmentation est toujours calculé sur le solde du trimestre
précédent. C'est ce qu'on appelle une croissance exponentielle et qu'on l'érige
en condition du progrès social.
Deux éléments sont remis
en cause dans cette manière de mesurer le progrès de la société : le contenu du PIB et son obligation
de progresser de manière exponentielle.
Ce qu'on inclut et
ce qu'on inclut pas dans le PIB
Les dépenses militaires
prévues pour les prochaines années ne peuvent surement pas être considérées
comme un progrès social. Pourtant elles font partie du PIB ? Il en va de même
de toutes les dépenses résultant de notre incapacité à contenir le
réchauffement climatique telles que les compensations et les reconstructions
suite aux inondations, aux feux de forêt, aux glissements de terrains.
Et côté environnement, on
n'inclut pas les pertes subies par la nature : la diminution de l'eau potable,
la perte de biodiversité, l'acidification des océans, la perte du pergélisol et
la fonte des glaciers, etc. que l'activité économique, que l'on vénère à
travers le PIB, entraîne. D'autre part, on n'inclut pas des activités qui contribuent au bien-être tels le travail
non rémunéré et le travail bénévole, par exemple.
L'obligation de
progresser
Le mantra « si le PIB ne croit pas sans cesse, il n'y a pas de progrès »
nous amène à croire que la planète contient des ressources illimitées.
Augmenter l'extraction des énergies fossiles, augmenter l'extraction des minéraux,
transformer de plus en plus de minéraux en produits finis, ériger des
gratte-ciel, construire des infrastructures pour répondre aux « besoins », etc.
Si le PIB augmente, nous sommes sur la voie du progrès.
Or, c'est ce que nous avons appliqué depuis quelque
150 ans. C'est ce qui nous a mené au cul-de-sac actuel. Pire, nous sommes
arrivés à des points de rupture qui pourraient être irréversibles. La planète
ne peut plus satisfaire aux besoins et aux désirs de ses habitants : à long
terme on va manquer de nickel, de pétrole, et même de sable. On va manquer de
nourriture, d'eau, etc.
Le problème n'est pas
tant que le PIB mesure l'évolution de la taille et de l'activité économique des
pays mais qu'on en a faIt LA mesure du progrès de la société. « Si l'économie va, tout
va » sonne faux.
Comptabiliser ce qui
compte vraiment
Les appels à modifier
cette mesure se font de plus en plus pressants. C'est le rapport récent du
Groupe d'experts de haut niveau de l'ONU qui m'a incité à choisir le thème de
cette chronique. Son rapport « Comptabiliser ce qui compte
vraiment » est clair.
Antonio Guterres,
secrétaire général de l'ONU, déclarait : « ... il existe un
fossé immense entre ce que le PIB mesure et ce que les populations valorisent
». Le groupe de travail propose donc un tableau de bord fondé sur 4 piliers
pour mesurer le progrès :
1)
les
principes fondamentaux incluant la paix, les droits de l'homme et le respect de
la planète;
2)
le
bien-être social;
3)
l'équité
et l'inclusion;
4)
la
durabilité et la résilience.
Est-ce que de trimestre
en trimestre ou d'année en année ces piliers se renforcent? C'est la question
qu'il faut se poser. Et évaluer comment l'économie nous fait réellement
progresser en ce sens.
Il faudra choisir
l'audace
Les gouvernements
appliquent à fond de train la nécessité de la croissance à tout prix. Les
milliards investis dans l'achat d'avions et sous-marins militaires vont faire
augmenter le PIB, les milliards que les entreprises et le gouvernement
investiront dans l'exploitation du pétrole et du pipeline va faire augmenter le
PIB. Cela respecterait-il les critères d'une charte du bien-être tel que
proposé par le comité d'experts précités ? J'en doute.
L'ONU nous rappelle que
nous sommes à cette croisée des chemins qui demandera du courage autant au
niveau national qu'au niveau international ? Il s'agira d'évaluer l'évolution
de l'activité économique (PIB) à l'aune de critères du développement humain.
En écrivant ceci, je suis
bien conscient que ce changement crucial de voie me paraît presqu'impossible au
vu de l'orientation actuelle du monde. Mais je me dis que la réalité objective
nous y obligera un jour ou l'autre sinon ce sera l'effondrement de notre
civilisation qui nous y obligera. Mais à quels coûts ?
Yves Nantel
juillet 2026