La situation politique se détériore au Canada. Outre les
menaces à son unité provenant de la sempiternelle question Québec-Canada, la
situation à l'ouest s'envenime sans compter les soubresauts que peut provoquer
le fait que Terre-Neuve renie une fois de plus sa signature avec le Québec dans
le cadre du projet d'entente avec Churchill Falls. Les menaces à l'unité
canadienne revêtent plusieurs visages, mais n'empêche que la menace la plus
immédiate aujourd'hui vient de l'aliénation de l'Ouest canadien. Regards sur
une vieille question de politique canadienne.
La genèse du problème...
L'Ouest canadien, et plus particulièrement la province de
l'Alberta, a souvent été perçu comme un bastion de l'individualisme et des
revendications politiques distincts au sein de la fédération canadienne.
L'aliénation ressentie par ses habitants devant la politique fédérale, les
inégalités perçues en matière de ressources et de représentation, ainsi que les
enjeux économiques ont engendré une dynamique de ressentiment qui s'est manifestée
par le mouvement souverainiste albertain. Ce phénomène soulève des questions
cruciales concernant l'unité canadienne et la gestion des diversités régionales
au sein d'un pays vaste et hétérogène.
L'histoire de l'Ouest canadien est marquée par des
mouvements migratoires massifs au XIXe siècle, en particulier avec la
colonisation de l'Alberta et des provinces voisines. Les nouveaux arrivants,
attirés par les promesses de terres agricoles et de richesses naturelles, ont
contribué à façonner une identité distincte. Toutefois, cette percée économique
s'est souvent heurtée à la perception d'une marginalisation politique par
rapport au Canada central.
Au fil des années, l'Ouest canadien a consolidé sa position
économique, notamment grâce à l'industrie pétrolière et gazière. Cependant,
cette prospérité a coexisté avec une dilution de la voix politique des
provinces de l'Ouest, nourrissant un sentiment d'aliénation. Les décisions
fédérales perçues comme favorisant l'Ontario et le Québec, notamment en matière
de redistribution des ressources, ont accentué ce sentiment.
La solitude albertaine...
L'aliénation des Albertains peut être comprise en
considérant plusieurs dimensions. En premier lieu, la dépendance de l'Alberta à
l'égard de ses ressources naturelles a souvent été source de tension entre la
province et le gouvernement fédéral. Les politiques imposées, comme les
régulations environnementales et les taxes sur les ressources, ont été perçues
comme des tentatives de brider la croissance économique provinciale, alimentant
ainsi le discours souverainiste. L'Alberta a également ressenti un déficit
démocratique en ce qui concerne sa représentation au sein des institutions
fédérales. La concentration de pouvoir à Ottawa, souvent perçue comme centrée
sur les intérêts de l'Est canadien, a suscité des revendications sur la
nécessité d'une autonomie accrue des provinces. Cela a renforcé l'idée que
l'Alberta pourrait être mieux servie en tant qu'entité souveraine, capable de
définir ses propres politiques selon ses besoins et aspirations.
L'identité albertaine est souvent en opposition à celle des
Canadiens de l'Est. Les valeurs individualistes et la culture entrepreneuriale
de l'Ouest sont parfois perçues comme méprisées par le gouvernement fédéral,
créant un sentiment d'aliénation culturelle renforcé par l'utilisation de
stéréotypes en matière de culture et de mode de vie.
L'Alberta souverainiste ?
Le mouvement souverainiste albertain prend racine dans les
années 1980 avec des groupes tels que le Western Canada Concept et le Reform
Party. Ces mouvements ont mis en avant des revendications allant de l'autonomie
provinciale à l'indépendance totale. Au fil des années, divers leaders
politiques comme le premier ministre Ralph Klein ont intensifié la rhétorique
souverainiste, notamment à l'aide de discours mobilisateurs qui appelaient à
défendre les intérêts de l'ouest.
Dans les dernières décennies, des événements comme les
référendums sur l'indépendance en Écosse et au Québec ont ravivé le débat
souverainiste en Alberta. Des groupes comme le Wexit ont émergé, revendiquant
un référendum pour l'indépendance de l'Alberta. Ce mouvement a profité de la
montée des inégalités économiques et du ressentiment anti-fédéral qui s'est
intensifié avec l'élection d'un gouvernement libéral au fédéral. C'est dans ce
contexte que le nouvel étapisme étonnant du processus référendaire à
retardement de la première ministre Danielle Smith doit être compris.
L'unité canadienne en péril ?
Le mouvement souverainiste en Alberta et l'aliénation de
l'Ouest posent des défis importants à l'unité canadienne. Les tensions entre
les provinces de l'Ouest et le gouvernement fédéral pourraient potentiellement
mener à une crise de légitimité.
La question de l'équité est primordiale. La perception que
les provinces ressources, comme l'Alberta, ne reçoivent pas leur juste part des
revenus générés par les ressources naturelles est un drame majeur. Cela
pourrait entraîner une fragmentation des relations interprovinciales et nuire à
la cohésion nationale.
Le fédéralisme canadien doit évoluer pour répondre aux
aspirations des provinces marginalisées. Les gouvernements doivent élaborer des
politiques plus inclusives qui tiendraient compte des réalités économiques et
culturelles des régions comme l'Alberta. Cela nécessite un dialogue sincère et
un compromis qui favorise une répartition plus équitable des ressources et des
pouvoirs.
Pour contrer l'aliénation et la montée du souverainisme
albertain, un dialogue constructif entre Ottawa et les provinces de l'Ouest est
essentiel. La création de forums où les préoccupations albertaines peuvent être
discutées pourrait favoriser un sentiment de participation et de prise en
compte des intérêts, permettant de reconstruire les ponts entre les régions.
Des réformes telles que la représentation proportionnelle ou
des mécanismes de décentralisation des pouvoirs pourraient répondre aux
aspirations albertaines. En offrant un plus grand espace décisionnel, Ottawa
pourrait atténuer les sentiments d'aliénation en renforçant le rôle des
provinces dans le processus décisionnel national.
Alberta, Québec même combat...
L'aliénation ressentie par l'Ouest canadien, en particulier
l'Alberta, est un phénomène complexe, enraciné dans des enjeux économiques,
politiques et identitaires. Le mouvement souverainiste qui a émergé en réaction
à cette aliénation pose des défis importants à l'unité canadienne. Néanmoins,
par le biais d'un dialogue ouvert et d'une réforme des institutions fédérales,
le Canada peut espérer non seulement répondre aux préoccupations des
Albertains, mais également renforcer l'unité et la cohésion nationale. L'avenir
de l'unité canadienne pourrait dépendre de la manière dont le gouvernement
fédéral choisit d'aborder les préoccupations de ses provinces les plus
éloignées et souvent les plus dynamiques.
Ce qui me ramène à mon dada. Le Canada doit
réformer en profondeur ses institutions et il doit revoir sa constitution. On
ne peut pas continuer à balayer sous le tapis la question de l'unité nationale
et continuer à se persuader qu'il faut attendre des conditions gagnantes ou que
le fruit soit mûr. Avec la montée du populisme en Occident, la menace trumpienne
sur le Canada, l'aliénation de l'Ouest canadien, le sentiment d'État inachevé
au Québec, tous les éléments sont réunis pour une grave crise d'unité de ce
pays. Il n'existe pas de solutions miracles, mais la seule voie qui peut nous
mener à de véritables chemins ensoleillés c'est un dialogue constitutionnel où
le Canada reviendra à la source et bâtira un pays qui sera une véritable
confédération qui valorise le pouvoir des provinces et qui fait une grande
place à la reconnaissance des droits des peuples autochtones. Nous devons,
comme pays, rompre avec la tentation de l'État unitaire à la John A. Macdonald
pour emprunter plutôt les chemins que proposaient des personnages politiques
comme Goerges-Étienne Cartier et Antoine-Aimé Dorion. Si nous ne prenons pas acte
des réalités contemporaines et des menaces actuelles sur le devenir de ce pays,
nous devrons, comme la vierge Marie l'aurait dit selon la légende à Fatima :
Pôvre Canada...