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  CHRONIQUEURS / Deux mots à vous dire

Pleins feux sur moi…

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Photo : Au théâtre comme pour n’importe quel spectacle, on ne devrait jamais laisser ni son intelligence ni son sens critique au vestiaire. - François Fouquet
François Fouquet Par François Fouquet
Lundi 30 juillet 2018

Oui, madame! Oui monsieur! Pleins feux sur moi!
Ma personne. Mon importante personne.
Mise en contexte...

Chaque jour, nous marchons la tête un peu plus basse, en regardant le sol autour de nous. Il y a deux raisons qui expliquent cet état des choses : nous sommes de plus en plus rivés à nos écrans de téléphone en marchant, mais, et c'est pire, il faut nous assurer que chacun de nos pas n'embarque pas dans l'espace sacré de l'autre.
L'autre, c'est le reste du monde. Mais pas globalement. Individuellement.


Chaque parole dite, chaque geste posé doivent l'être en fonction d'une réalité relativement nouvelle : chaque personne a maintenant une individualité qui la définit et rien ni personne ne peut remettre en question cette individualité. La personne est devenue un individu. 

C'est pareil, me direz-vous? Nenon! Dixit l'ami Gaston Michaud : « on ne devrait pas dire qu'une communauté est faite d'individus, mais de personnes. "Individu" implique qu'il agit de façon individuelle. Pas collective. » Évidemment, l'énoncé se veut une image. Une image servant à ouvrir les œillères qui rétrécissent tellement notre champ de vision.

Je pense à tout cela cette semaine en me demandant quoi penser de la polémique entourant « Slav » et « Kanata », deux productions de Robert Lepage. Si vous êtes comme moi, votre premier réflexe est de passer à la nouvelle suivante tellement on sait que le terrain est miné.

Ce qui me fait peur, c'est la cascade qui peut suivre ces prises de position très campées. Vous me direz peut-être que je suis de mauvaise foi, mais je plonge quand même dans l'exercice d'énoncer certaines questions qui me viennent à l'esprit.

Disons que plusieurs des rôles de « Slav » sont joués par des Noirs. Ne risque-t-on pas une autre manifestation pour déplorer le fait qu'on engage des Noirs que pour des rôles d'esclaves, ce qui les campe dans un rôle social de victimes?

Si on exige que les comédiens soient issus des Premières Nations pour « Kanata », ne risque-t-on pas la même chose? Pire, est-ce qu'on ne devrait pas revisiter le texte pour s'assurer que le message est le bon? J'exagère, vous pensez? Ça se peut. Mais j'essaie de ne pas perdre de vue que le théâtre, c'est le théâtre : un concept dans lequel une histoire est racontée via des acteurs qui jouent le rôle d'un autre. Je me méfie un peu quand on commence à dire que l'enjeu de l'un est plus grand que l'enjeu de l'autre.

Par exemple (et je continue mes questions...), est-ce que l'acteur doit être homosexuel pour jouer le rôle d'un homosexuel? Ou, vu de l'autre côté, est-ce qu'un acteur transgenre est condamné à ne jouer que des transgenres?

Est-ce que Ti-Coune du « Temps d'une paix » de l'époque pourrait revenir à l'écran et être joué par le même comédien? Est-ce qu'on accepterait que Rose-Anna l'enferme dans le petit espace sous l'escalier en barrant la porte avec une chaise?

Est-ce qu'un comédien francophone peut emprunter un accent anglophone pour rendre le personnage qu'on lui demande d'interpréter dans une pièce?

Est-ce que toutes les productions théâtrales ne devraient pas, pour refléter la situation démographique, compter autant de personnages féminins que masculins dans chaque production?

Vous voyez, c'est tout ça qui me fait peur. À force de crier à l'intolérance et au racisme (note : quand on sait que Lepage n'est ni l'un ni l'autre), on finit par semer une forme de peur sournoise d'exprimer une idée, un concept.

Il me semble que le théâtre, c'est du théâtre. Une forme d'expression dramatique qui raconte une histoire. Il me semble aussi que dans tous les cas, au théâtre comme pour n'importe quel spectacle, on ne devrait jamais laisser ni son intelligence ni son sens critique au vestiaire. Si une histoire ne mérite pas d'être racontée, elle meurt au feuilleton, simplement.

Dernière question, votre honneur : dans une société qui met toute la lumière sur les libertés des individus, est-ce que notre sensibilité épidermique ne risque pas de tuer l'expression alors qu'on se tue à définir sa liberté? Et est-ce que ça ne risque pas de se transformer en intolérance totale entre les individus?

Il faudrait peut-être écrire une pièce de théâtre là-dessus. Des fois, quand on se fait raconter une histoire, on voit mieux les enjeux en cause...

Clin d'œil de la semaine
J'avais-tu le droit d'écrire ça, moi?


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