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Deux mots à vous dire
François Fouquet Par François Fouquet

Lundi, 13 mai 2019

Appelons-la Aurore


La mort a cette habitude de nous ramener le côté définitif d’une réalité en pleine face.

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photo archives

« Braille pas, Aurore, des ch'veux, ça r'pousse! » Dans l'histoire qui a mené à la mort de la petite Aurore, il y avait un demi-frère qui tentait ainsi de rassurer sa demie qui subissait les sévices de sa belle-mère.

Pathétique.
Je me souviens de ce film glauque. L'orgue y jouait une trame sonore sinistre. C'était l'histoire d'une enfant martyre. Aurore. Un prénom qui annonce pourtant le début d'une journée. Qui porte tous les espoirs, habituellement! Le fait qu'on savait que l'histoire racontée était vraie ajoutait une couche pesante à la trame dramatique. En plus, l'histoire s'est tenue dans la région où ma grand-maman a grandi. Dans Lotbinière. Là, c'est à Granby.

Pourtant, on avait fait le film pour nous assurer, collectivement, que plus jamais pareille situation ne se reproduise! Avant de réagir, j'ai donc décidé de laisser passer un peu de temps. Le temps d'absorber la chose. Voici les résultats de ma réflexion.

La mort a cette habitude de nous ramener le côté définitif d'une réalité en pleine face.

La veille du décès d'un de nos parents, on peut être convaincu qu'on le visitait bien assez souvent. Le lendemain de sa mort, on peut s'en vouloir de n'être pas allé plus souvent. La mort tire un trait. Définitif. Il faudra parfois des contorsions de notre foi ou de notre conscience pour arriver à vivre avec un certain poids sur la conscience. Un poids de culpabilité, de peine, de regret, de remords.

Mais la mort s'en fout. La personne morte est morte. Froidement de même. Pas de négociation possible. Dans le cas de notre Aurore moderne, je crois que c'est ce trait définitif qui nous heurte. Qui nous interpelle. Qui annule la chance de se reprendre. Qui nous met devant une réalité honteuse. On ne peut même pas se consoler en se disant qu'au moins, c'était loin de nous. Qu'ici, ce ne serait pas possible! On a eu beau envoyer Denis Lévesque interroger les voisins, répéter les mêmes ignominies pendant des heures, rien n'y fait. La fatalité demeure fatale. Point.

Ça nous heurte parce que ça remet en question nos choix de société. Dire que les gens de la DPJ sont tous incompétents peut faire du bien, mais c'est inutile. Et injuste. Et faux, de toute façon. Admettre que la prémisse de base de la loi qui prévoit que l'option numéro 1 est toujours de privilégier une situation où les parents biologiques sont prioritaires serait déjà une option plus constructive. Admettre qu'on a fait des compressions un peu partout au nom d'un modèle économique qu'on sait déficient, mais qu'on veut sauver à tout prix serait aussi un début.

On peut investir des heures et des heures de couverture médiatique, rien n'y fera. On a laissé une autre Aurore mourir.
Oui, on peut gueuler après les voisins. Oui, on peut gueuler que les parents sont cons. Que le système est pourri. C'est une manifestation de colère normale. Vous savez, je ne crois pas qu'on puisse être en deuil collectivement. Le deuil étant essentiellement l'apprentissage de la vie quotidienne en l'absence du défunt, cela ne colle pas à une collectivité. Peut-être à petite échelle. Mais pas à celle d'une région ou d'une province. On trouve ça épouvantable, mais on ne peut pas prétendre, collectivement, qu'on est en deuil. On peut, cela dit, vivre certains des états d'esprit d'un endeuillé : la colère en est un. Mais ça ne règle rien.

Une autre Aurore est morte.

Tout près de nous. Une Aurore qui habitait le quartier, qui fréquentait l'école de ce même quartier. Sa mort place devant nous un miroir devant lequel on ne reconnaît plus nos repères collectifs. On se plaît à penser que tout le monde est pris en charge dans notre société. Et comme « quelqu'un » est censé s'en occuper », on garde nos yeux rivés sur notre petit quotidien, mus par la volonté de nous mêler de ce qui nous regarde. Point.

Dans le train souvent un peu infernal de nos vies, on ne voit plus les problèmes. On ne voit plus la solitude. La pauvreté. On ne voit plus que solitude et pauvreté n'ont plus besoin l'un de l'autre pour vivre. La solitude frappe aussi les mieux nantis. La détresse humaine emprunte un plus grand nombre de visages qu'auparavant. La prise en charge n'est pas universelle. Le système de protection publique croule sous le manque de ressources. Et on a aussi coupé les ressources des organismes communautaires qui pallient, tant bien que mal, aux besoins urgents.

Il est là, mon constat.

Nos gouvernements peuvent dégager des sommes astronomiques pour sauver Bombardier du jour au lendemain, mais on accumule les bonnes raisons de ne pas resserrer les mailles du filet social. « Oui, mais François, tu ne comprends pas. L'économie est la base de tout. Si elle fonctionne, tout fonctionne.» Ben oui, c'est ça. À d'autres. L'argument n'a plus de valeur. Bien hâte, d'ailleurs, que l'humain reprenne sa valeur sur l'échiquier devenu purement économique.

Clin d'oeil de la semaine

« Quiconque divulguera l'identité de la petite fille de Granby est passible d'amende. On vous surveille! » Vivement qu'on se donne les moyens de surveiller aussi les enfants pendant qu'ils sont vivants...


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