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CHRONIQUEURS / L'Agora
Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mercredi, 20 mars 2019

Haine en héritage…



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Ces jours-ci, le Royaume-Uni donne un exemple parfait de mise en scène de situations potentiellement dévastatrices pour le vivre-ensemble britannique dans le cadre des débats interminables sur la sortie ou non du Royaume-Uni de l’Union européenne.

C'est fou comme les nouvelles sont tristes. Quels mots utilisés devant des événements comme celui du massacre des mosquées à Christchurch en Nouvelle-Zélande ? Il n'y a pas de mots pour décrire l'horreur de tant de haine chez les humains. De la haine gratuite. D'où vient toute cette haine, cette détestation de l'Autre ? Elle vient de notre incapacité crasse à dialoguer, à débattre d'idées avec nos voisins et avec nos compatriotes. Cela s'insinue dans tous les aspects de notre vie et mène à des tragédies innommables. Regard sur le côté sombre de la nature humaine.

Le politique comme vecteur

Le cynisme est la posture intellectuelle la plus valorisée de notre temps. À entendre les gens, la politique, c'est toujours du pareil au même. Les élites économiques et intellectuelles qui gouvernent notre monde sont toutes corrompues. Cela justifie notre colère et notre désir de donner un bon grand coup de pied dans le nid pour briser les privilèges des uns et des autres. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'écris des chroniques dans lesquelles je tente d'attirer votre attention sur ces phénomènes. J'ai consacré de nombreux articles à discuter, dénoncer et condamner la violence dans les discours des uns et des autres dans l'espace public et l'espace virtuel qui habitent nos vies aujourd'hui.

Encore récemment, dans une chronique publiée le 31 octobre dernier, je m'inquiétais de la violence des mots dans l'espace public les qualifiant de bombes à retardement en prenant appui sur les propos du président américain Donald Trump en marge de l'affaire César Sayoc, cet homme qui a posé des bombes pour s'en prendre à la vie de démocrates et de progressistes en vue aux États-Unis.

J'écrivais : « Dans la République, Platon, qui a vécu bien longtemps avant l'avènement de Jésus-Christ, il vécut de l'an 427 à l'an 346 av. J.-C., écrit "La perversion de la cité commence par la fraude des mots". Je crois que ces mots jettent un éclairage adéquat sur les événements concernant la série de colis explosifs envoyés par Cesar Sayoc cette semaine à plusieurs opposants de Donald Trump. Ce n'est pas d'hier, maints commentateurs préviennent que depuis l'accession de Donald Trump un nouvel élan a été donné aux discours des nationalistes américains les plus radicaux et aux extrémistes de tous acabits. À partir du moment où la présidence cautionne par ses propres discours une certaine violence verbale, la violence physique n'est pas bien loin. Les mots sont des armes qui peuvent blesser mortellement. Ils peuvent aussi travestir la démocratie. »

Les mots qui blessent

Dans une autre chronique publiée le 28 mars 2018, Les mots qui blessent, j'écrivais : « On comprend que les mots peuvent être des armes puissantes. Ce sont avec les mots que nous construisons nos relations avec autrui. L'utilisation et le choix des mots dans l'espace public, nous ne le dirons jamais assez souvent, est une responsabilité pour chacun de nous... nous avons la responsabilité de bien choisir les mots pour exprimer clairement notre pensée ou pour signifier nos désaccords avec d'autres idées que nous discutons. Ainsi, un journaliste a un devoir envers les faits, un commentateur doit toujours respecter les opinions contraires aux siennes même s'il a le droit d'exprimer son désaccord. Tout est dans le ton. Les mots sont des armes qu'il faut manipuler avec soin. Les politiciennes et les politiciens qui nous représentent sont à mes yeux les principaux responsables de la bonne tenue de nos débats démocratiques, car c'est l'essence même de leur travail. »

Le Brexit : un exemple de mise en scène de la haine

Il ne faut pas chercher bien loin pour trouver des exemples de mise en scène de la haine à partir de nos débats dans l'espace public. Ces jours-ci, le Royaume-Uni donne un exemple parfait de mise en scène de situations potentiellement dévastatrices pour le vivre-ensemble britannique dans le cadre des débats interminables sur la sortie ou non du Royaume-Uni de l'Union européenne.

Récemment, j'ai eu l'occasion de voir Brexit un film du réalisateur Toby Haynes et scénarisé par James Graham mettant en vedette Benedict Cumberbach dans le rôle du stratège politique vedette du film : Dominic Cummings. Tiré d'une histoire vraie, le film révèle au grand public l'envers du décor où l'on voit à l'œuvre les vrais décideurs qui, tapis dans l'ombre, tirent les ficelles de cette campagne. On assiste ainsi aux épreuves de force entre les diverses factions politiques qui cherchent toutes à s'assurer de la suprématie de la direction de la campagne de chacun des deux camps qui s'opposeront lors de ce référendum.

Il y a le camp de ceux qui veulent maintenir le Royaume-Uni dans l'Union européenne composée par les stratèges du gouvernement du premier ministre de l'époque, David Cameron et de l'autre les factions nationalistes plus à droite avec notamment Nigel Farage comme vecteur d'un discours anti-immigrant. Il y a aussi deux figures importantes du Parti conservateur de David Cameron, l'ex-ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson et le ministre de l'Environnement, Michael Gove. Puis, il y a la présence de Breitbart news, propriété du richissime américain Robert Mercer et son employé Steve Bannon, qui a par la suite, agi comme conseiller auprès de Donald Trump. Il y a même une firme canadienne Aggregate IQ (AIQ) qui prend part à cette campagne et qui est liée à Cambridge Analytica, propriété de Robert Mercer. Tous ces gens travaillaient de concert sous la direction de Donald Cummings qui était stratège en chef de la campagne.

La Commission électorale britannique a mené une enquête approfondie sur les campagnes dirigée par Vote Leave et a trouvé des preuves substantielles qu'il y a eu dépassement des limites de dépenses et que plusieurs groupes travaillaient de concert pour faire sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne. Comme si ce n'était pas suffisant, le film Brexit nous révèle que grâce à Cambridge Analytica et Aggregate IQ, le camp Leave a pu identifier et faire sortir le vote d'électeurs et d'électrices non repérées habituellement par les organisations électorales en libérant les forces les plus obscures de la société britannique où le ressentiment et la haine sont le pain quotidien. Il faut rappeler que durant cette campagne, une députée travailliste, Jo Cox, a été lâchement assassinée par un partisan pro-Brexit.

La violence libérée

La campagne du Brexit ou même la présidence de Trump aux États-Unis sont de bons exemples qui devraient nous alerter collectivement sur la violence qui se libère dans les sociétés démocratiques en prenant appui sur nos incompétences civiques crasses. Devant la montée du populisme, le cynisme ambiant, la fuite en avant dans les biens de consommation, la promotion de l'individualisme à outrance et la propagation de cette maladie d'avoir envie d'être vu et d'être au centre de l'intérêt des autres, notre incompétence démocratique et la disparition de toute trace de civilité entre nous causent des dommages irrémédiables à nos modes de vie et surtout à nos libertés.

Sans véritable exercice démocratique, sans des moyens pratiques pour exercer nos devoirs de citoyens et comme l'écrit Philippe Breton ; « sans déploiement de ces compétences minimales à l'objectivation, à l'empathie, au débat symétrique, chaque conflit redevient une poudrière, susceptible de basculer dans la violence. » (Philippe Breton, L'incompétence démocratique. La crise de la parole aux sources du malaise [dans la] politique, Paris, Éditions la Découverte, 2006, p. 247.)

Au fond, comme dans Le mythe de Sisyphe décrit par Albert Camus, nous sommes condamnés à la reproduction du même et surtout à mettre en scène par nos incompétences et nos incivilités les mêmes événements. Il faut agir, car nous n'avons pas le droit de laisser à nos enfants et à nos petits-enfants toute cette haine en héritage...


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