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CHRONIQUEURS / L'Agora
Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mercredi, 12 septembre 2018

Le grand bazar électoral



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Est-ce que vous vous y retrouvez dans cette campagne électorale?

Est-ce que vous vous y retrouvez dans cette campagne électorale? De point de presse à point de presse, êtes-vous capable de différencier la vision de l'une ou l'autre des formations politiques en présence? Sentez-vous que vous êtes concernés par le discours des femmes et des hommes politiques qui rivalisent d'énergies pour vous convaincre de leur accorder votre confiance? L'offre qui vous est faite rejoint-elle les préoccupations de votre quotidienneté? Mieux encore, croyez-vous encore en la parole de la classe politique?

Même si je vous pose des questions. Par instinct, je pense connaître vos réponses. Je présume que si vous étiez des milliers à y répondre et que je colligerai chacune d'elles et en ferait l'analyse, je serai vraisemblablement en désaccord avec vous. La raison en est simple : nous sommes très exigeants envers le Politique, mais nous avons déserté collectivement notre devoir de « faire société ensemble » au profit d'une fuite en avant dans le consumérisme et la poursuite de notre bonheur individuel. Nous sommes collectivement trop souvent des spectateurs de nos propres vies. Pleins feux sur la déliquescence de notre vouloir-vivre ensemble.

La politique comme élément de la civilisation du spectacle

J'ai déjà évoqué la chose dans des écrits antérieurs. Nous vivons une époque où l'individualisme est roi et où nos modes d'interaction sont plus médiatisés par des outils qui limitent nos capacités d'échanges et de compréhension mutuelle. Un célèbre auteur péruvien, prix Nobel de la littérature en 2010, Mario Vargas Llosa l'a bien compris et bien synthétisé dans un essai paru chez Gallimard en 2015, essai intitulé : La civilisation du spectacle. (Mario Vargas Llosa, La civilisation du spectacle, Paris, Gallimard, 2015, 227 p.)

C'est un thème qui m'est cher; celui du triomphe de la société du spectacle que j'évoque régulièrement dans cette chronique. La dérive populiste, la détestation de l'autre, le triomphe de la démagogie ne sont possibles que par le fait que nous avons collectivement démissionné de notre « vouloir-vivre ensemble » pour plutôt nous réfugier dans la course effrénée à la consommation et que nous préférons être des spectateurs de nos vies plutôt que des acteurs. Permettez-moi de vous le citer une fois de plus Vargas : « Rien d'étonnant non plus à voir les hommes politiques en campagne qui, auparavant, se faisaient photographier aux côtés d'éminents savants et dramaturges, rechercher aujourd'hui le parrainage de chanteurs rock, d'acteurs de cinéma, de vedettes de foot et d'autres sports.

Ces derniers ont remplacé les intellectuels comme directeurs de conscience des classes moyenne et populaire, et on les voit en tête des manifestes, à la une de la presse ou prêchant à la télé le bien et le mal dans le domaine économique, politique et social. Dans la civilisation du spectacle, le bouffon est roi. » (Mario Vargas Llosa, La civilisation du spectacle, Paris, Gallimard, 2015, p.43)

Dans la civilisation du spectacle, « la politique a connu une banalisation..., ce qui signifie que la publicité et ses slogans, lieux communs, frivolités, modes et tics, occupent presque entièrement l'activité jadis nourrie de raisonnement, programmes, idées et doctrines. L'homme politique de nos jours, s'il veut conserver sa popularité, est obligé de porter une attention primordiale au geste et à la forme, qui importent plus que ses valeurs, convictions et principes. » (Ibid. p. 49-50.)

Pire encore, nous dit l'écrivain nobélisé Vargas, « La frontière qui séparait traditionnellement le journalisme sérieux de la presse à sensation et à scandale a perdu de sa netteté, est devenue une passoire au point que, s'effaçant trop souvent, il est difficile de nos jours de faire la différence entre les divers moyens d'informations... le journalisme de nos jours, sous la pression de la culture dominante, cherche à divertir et à amuser en informant; le résultat est que, par cette subtile déformation de ses objectifs traditionnels, il produit inévitablement une presse également light, légère, agréable, superficielle et amusante qui, dans les cas extrêmes, si elle ne dispose pas d'informations de cette nature sur lesquelles rendre compte, les fabrique elle-même » (Ibid. p.53-54).

Regard lucide s'il en est un, Vargas Llosa décrit très bien l'actuelle campagne électorale qui n'est non seulement sous l'emprise des diktats de la civilisation du spectacle, mais qui s'est aussi livrée pieds et mains liées à la phagocytation du marketing.

L'emprise du marketing politique sur la vie démocratique

C'est Barack Obama qui a modifié le processus politique en ajoutant aux vieilles recettes de marketing politique, une véritable révolution : l'introduction et l'utilisation des métadonnées. La révolution Obama en matière de mise en marché électoral tient à une chose toute simple. Une campagne électorale s'appuie sur le savoir des techniques et des stratégies du marketing moderne utilisées par n'importe quelle organisation qui cherche à répondre et à satisfaire le besoin d'un consommateur en lui proposant un produit ou un service. Les campagnes électorales du président Obama sont le résultat de la mise en œuvre des meilleures pratiques pour les organisations tant privées que publiques en matière de marketing.

Ainsi les stratèges d'Obama ont mis en œuvre une approche qui misait sur le microciblage, l'utilisation des métadonnées et l'utilisation des médias sociaux. Les partis politiques fédéraux canadiens ont aussi mis en place des stratégies similaires lors de la dernière élection qui a permis d'élire le Parti libéral de Justin Trudeau.

Dans un tel univers, où l'utilisation des technologies de communication et des meilleures techniques de marketing qu'offrent l'utilisation des métadonnées, il n'est guère surprenant que l'on assiste à la montée de phénomènes politique comme celui de Donald Trump. Avec de l'argent et une équipe marketing aguerrie, on peut désormais faire élire n'importe qui ou n'importe quoi.

Celles et ceux qui s'intéressent à ce phénomène bien contemporain peuvent lire avec profit le livre de Bruce I. Newman intitulé The Marketing Revolution in Politics. What Recent U.S. Presidential Campaigns Can Teach Us About Effective Marketing. C'est ce qui explique que comme électeur nous avons droit à de nombreux engagements électoraux ciblés comme les boîtes à lunch, l'aide aux familles avec enfants pour rejoindre les résidents du 450, lieu fortement contesté par les diverses formations politiques ou encore pour les proches aidants.

Vous aurez remarqué que peu d'engagements électoraux font appel à de grandes visions de société. À qui la faute? Un peu à nous, car nous avons peu d'appétits pour cela.

Enfin un débat sur un enjeu majeur : l'immigration et la langue française

Dans un tel contexte, la période électorale est le plus souvent vécue par la plupart d'entre nous comme un mauvais moment à passer. Nous avons hâte que cela finisse et cela vient à peine de commencer. Nous sommes réticents à discuter des vraies choses, car cela pourrait heurter notre confort et notre indifférence. Cette dernière semaine, un débat fondamental pointe son nez en lien avec l'immigration et la langue française. Sur ces sujets, on note des discordances fondamentales entre le Parti libéral de Philippe Couillard et la Coalition avenir Québec de François Legault. Enfin, un discours politique qui nécessite de quitter le confort douillet des promesses électorales pour nous faciliter la vie. Il n'est pas trop tôt. Espérons que cela va s'amplifier durant les prochaines semaines et que cela suscitera une grande conversation démocratique et que nous sortirons du grand bazar électoral...


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