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CHRONIQUEURS / L'Agora
Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mercredi, 29 juillet 2015

Mémoire sélective



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Nous avons tous une mémoire sélective. Nous nous rappelons bien ce que nous voulons nous rappeler en regard de nos intérêts ou de nos valeurs. Heureusement que les historiens existent. C'est grâce à eux si nous pouvons avoir une mémoire plus juste, plus près de la réalité.

Le livre d'Olivier Courteaux intitulé Le Canada entre Vichy et la France libre 1940-1945 publié aux Presses de l'Université Laval tout récemment fait partie de cette contribution utile des historiens à la compréhension de notre société.

Dans ce livre, l'historien nous livre le récit des relations entre le Canada et la France au temps de la Seconde Guerre mondiale. Dans un style clair et limpide, Courteaux nous fait la démonstration que les relations diplomatiques d'un pays sont toujours sous forte influence de considérations de politique intérieure. Le cas patent qui nous est présenté est celui des relations diplomatiques du Canada avec la France de Pétain et celle du général de Gaulle.

Les nationalistes québécois et le général de Gaulle

Les souverainistes québécois aiment bien rappeler la déclaration du général de Gaulle sur le balcon de l'hôtel de ville de Montréal en 1967 « Vive le Québec. Vive le Québec... libre ». Pourtant, les relations du Québec et du Canada ne se résument pas à ces mots du général de Gaulle. Pas plus qu'à la politique du Nini : « ni ingérence ni indifférence » rendue célèbre par le président François Mitterand. Les tensions constitutionnelles vécues au Canada ont toujours teinté nos relations avec la France et ce fut une évidence à l'occasion de la Seconde Guerre mondiale.

Le Québec et la France : des relations houleuses

Les relations du Québec et du Canada avec la France sont en soi un objet d'études complexes. Voltaire écrivait dans Candide en 1758 : « Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut ». Par ces mots, le célèbre Voltaire exprimait le peu de considération qu'il accordait au Canada et aux ressortissants de la Nouvelle-France. Si ces mots étaient ceux d'un loustic, on ne les évoquerait pas, mais Voltaire était un conseiller prisé de Louis XIV et un imposant personnage du Siècle des lumières.

Cela sans compter le fait qu'au lendemain de la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais, nos ancêtres se sont sentis abandonnés par leur mère patrie. La Révolution française n'a pas aidé les choses pour une société comme la nôtre qui ne se reconnaissait pas dans les volontés révolutionnaires et anticléricales de la France de 1789. Il aura fallu beaucoup de temps pour que les relations se rétablissent entre le Québec et la France.

En juillet 1855, le navire français La Capricieuse, sous le commandement du capitaine Belvèze, est venu à Québec et Montréal. Ce fut le premier navire français à venir accoster aux quais de Québec et de Montréal après la conquête. Cet événement a contribué à rétablir les relations entre le Québec et la France. Cependant, les relations sont demeurées minimales et plutôt d'ordre culturel. Manifestement, nos ancêtres ne se sentaient plus français. Il y eut tout de même la création d'un Consulat de France dans la foulée de la venue de La Capricieuse. Ce fut finalement la Première Guerre mondiale qui fut le socle du rétablissement des relations entre le Canada et la France.

Mackenzie King, la France et le nationalisme

Cette première guerre mondiale a cependant laissé de graves séquelles sur la politique intérieure canadienne. La conscription imposée en 1917 contre la volonté des Canadiens français et qui a donné lieu à une émeute à Québec fera désormais partie intégrante de la toile de fond politique canadienne et jouera un rôle important dans les relations entre la France et le Canada lors de la Seconde Guerre mondiale.

Mackenzie King, dans la foulée de son appui à la Grande-Bretagne dans ses efforts de guerre contre l'Allemagne, a vu la paix politique intérieure gravement menacée par la chute de la France aux mains de l'armée allemande et la création d'un gouvernement de collaboration à Vichy sous Pétain.

Au Canada français, la troisième république n'a pas bonne presse à cette époque. Dans la presse, cette république est souvent présentée comme un régime profondément corrompu et décadent. D'autre part, le discours pétainiste de régénération nationale et les mots d'ordre « Travail, Famille, Patrie » trouvent un écho favorable dans la société conservatrice du Canada français de l'époque. Les nationalistes s'opposent depuis longtemps, soit depuis la guerre des Boers, à toute participation du Canada à la guerre.

Le soutien des nationalistes canadiens-français au régime de Pétain, une minorité fortement agissante et son opposition à la participation du Canada à une guerre présentée comme une guerre britannique n'aident pas le premier ministre Mackenzie King. Il doit au même moment composer avec l'opinion canadienne-anglaise qui est plutôt favorable à la France Libre du général de Gaulle et à une participation énergique du Canada à cette guerre pour les libertés.

Comme c'est souvent le cas dans l'histoire politique canadienne, l'opposition entre deux nations au sein d'un même pays rend très difficile la mise en œuvre d'une politique étrangère efficace. Mackenzie King devra faire preuve de beaucoup de doigté pour éviter de heurter l'opinion publique canadienne divisée sur la base de sa dualité linguistique et pour naviguer dans les intérêts contradictoires des Britanniques et des Américains alors que le conflit s'envenime avec l'Allemagne. Ce n'est qu'en novembre 1942 qu'Ottawa prendra finalement parti pour la France libre du général de Gaulle.

Oublier...

Cet épisode passionnant de l'histoire politique canadienne raconté par Olivier Courteaux ne peut que nous rappeler que nous retenons bien ce que nous voulons bien de notre histoire.

Les nationalistes québécois d'aujourd'hui n'aiment pas se faire rappeler leur appui d'hier au régime de collaboration du maréchal Pétain ainsi que leurs sympathies aux régimes dictatoriaux de Mussolini et de Franco. Pas plus que les Canadiens anglais n'aiment que l'on rappelle le refus du gouvernement de Mackenzie King d'accueillir des réfugiés juifs d'Europe au temps le plus fort de la persécution des juifs par les troupes d'Adolf Hitler.

C'est le propre des humains de faire preuve de mémoire sélective pour mieux justifier les préjugés ambiants. Ah, cette mémoire sélective...

Lectures suggérées :

Irving Abella et Harold Troper. None is Too Many, Toronto, Key Porter books, 2002, 340 p.

Olivier Courteaux. Le Canada entre Vichy et la France libre 1940-1945, Québec, Presses de l'Université Laval, 2015, 296 p.

Yvan Lamonde. La Capricieuse (1855) : poupe et proue. Les relations France-Québec (1760-1914), Coll : « Culture québécoise », Québec, Presses de l'Université Laval, 2006, 396 p.


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