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Réflexion sommaire sur les conséquences politiques de la COVID-19


COLLABORATION SPÉCIALE
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Dimanche 24 mai 2020

Le monde se transforme sous nos yeux, de jour en jour. Pour la plupart des générations encore en vie, une telle situation, à une aussi vaste échelle, est sans précédent. Ce que la mondialisation néolibérale a mis des décennies à accomplir, la pandémie de COVID-19 le détruit en quelques semaines. Il faut impérativement en tirer des leçons.

L'enseignement politique le plus fondamental de cette crise réside dans le réflexe généralisé du recours à l'État, qui constitue le protecteur ultime des populations, même s'il peut aussi en être l'oppresseur. Alors que le néolibéralisme n'a su s'imposer qu'avec la complicité active et directe de l'État, ce dernier apparaît désormais, en l'absence d'une mobilisation des peuples, comme la seule autorité pouvant y mettre un terme. Jamais, depuis la fin des années 1970, l'État n'a pu sembler aussi autonome par rapport à la classe dominante dont il défend les intérêts. L'économie redevient enfin politique. Elle se trouve à nouveau soumise à l'autorité politique alors que, depuis 35 ou 40 ans, c'était au contraire l'autorité politique qui se soumettait à de prétendues lois économiques, celles du « marché », en particulier.

Contrairement à ce que prétendent les adeptes les plus zélés du néolibéralisme, la réinsertion des rapports marchands dans le politique ne constitue aucunement un retour en arrière. Dans les années 1930, il s'agissait là d'un moyen pour combattre la crise dans laquelle le libéralisme économique nous avait plongés. La nécessité de préserver le cadre général d'accumulation du capital et de contrôler les mouvements sociaux avait amené les gouvernements des pays capitalistes au compromis dit « fordiste » de l'après-guerre : les salaires devaient augmenter de façon régulière en fonction des gains de productivité. En conséquence, pendant une trentaine d'années, l'écart de richesse entre travail salarié et capital est demeuré stable.

Parallèlement à ce compromis fordiste, l'État social, appelé aussi « État-providence », se construisait, à des vitesses et des hauteurs variant selon les pays. Puis, tout cela a été balayé par l'offensive du grand patronat, déterminé à restaurer son plein pouvoir et, surtout, le taux de profit. Au nom de la liberté tout court, on s'est attaqué à tout ce qui entravait l'accumulation et la circulation spatiale du capital en privatisant, en déréglementant, en désécurisant les salarié.e.s, en concluant de multiples ententes de libre-échange.

Ces politiques qu'on a qualifiées de néolibérales ont produit des résultats plus ou moins contrastés d'un pays à l'autre. En général, la plus grande mobilité du capital a accéléré (et non pas causé) le déplacement d'une partie de la production des pays développés vers ceux de la périphérie, où les salaires et autres contraintes à l'accumulation étaient moindres. La libéralisation des échanges a naturellement approfondi la division internationale du travail. Cette interdépendance accrue explique d'ailleurs en partie les difficultés que nous éprouvons ces jours-ci pour nous procurer divers biens essentiels, difficultés qui ne pourront que s'amplifier dans les mois qui viennent.

Ces politiques néolibérales convenaient parfaitement au virage technologique qui s'opérait et qui a transformé le travail chez un grand nombre de salarié.e.s. Au nom de la « flexibilité », les horaires de travail ont été bouleversés, on a encouragé la sous-traitance, le travail autonome, l'emploi « sur appel », etc. Ces changements permettent de comprendre pourquoi les salaires réels n'ont pratiquement pas bougé pendant les quatre dernières décennies, alors que les plus riches se sont enrichis à un rythme effréné.

Au cœur du néolibéralisme se trouve la notion de liberté, ce qui a eu pour effet, comme l'a expliqué David Harvey[i], de faciliter considérablement sa pénétration dans divers segments de la population en faisant apparaître de manière positive un programme profondément régressif. Souvenez-vous des publicités pour nous vendre le libre-échange en 1987. Dans l'une d'elles, l'animateur Yves Corbeil jouait au tennis avec son fils. Ce dernier lui demandant en quoi consistait le libre-échange, le père répond que c'est comme jouer au tennis, mais sans filet entre les deux joueurs. Présenté ainsi, le libre-échange apparaissait comme éminemment positif, faisant oublier que l'adversaire, de l'autre côté, avec une économie dix fois plus importante que celle du Canada, lancerait une dizaine de balles à la fois.

Quoi qu'il en soit, cette liberté fantasmée se veut d'abord et avant tout, sur le plan idéologique, celle de l'individu privé de toute protection particulière dans un environnement devenu plus hostile, où la concurrence s'affiche comme la seule loi. Elle profite évidemment à une minorité, principalement aux plus nantis et aux plus entreprenants qu'il faut libérer autant que possible de toute contrainte, qu'elle soit fiscale, réglementaire ou syndicale. La somme des individualismes débridés mènera à un plus grand bonheur collectif, pour paraphraser Adam Smith.

Chaque individu devenait donc pleinement responsable de son sort. Comme l'a exprimé Margaret Thatcher en 1987, dans l'une de ses déclarations les plus célèbres : « There is no such thing as society. There are individual men and women and there are families » [La société n'existe pas. Il y a des hommes et des femmes, et des familles.] Ou encore, pensons à Ronald Reagan : « L'État n'est pas la solution à notre problème : l'État est le problème. » Tout cela étant déjà bien connu, il est inutile d'aller plus loin.

Revenons à la pandémie. Des piliers entiers du néolibéralisme s'écroulent devant nous. Quelques exemples tirés de la situation au Canada et au Québec suffisent à illustrer ce qui se passe. L'État, honni il n'y a pas si longtemps par tous les apologistes de l'État-Provigo, intervient à coups de dizaines de milliards de dollars afin de soutenir l'activité économique.

La plus grande partie de la population touchée par les pertes d'emplois recevra une allocation de soutien de 500 dollars par semaine. Les travailleurs et travailleuses de la santé et de l'alimentation vont bénéficier d'augmentations de salaires. Les salaires de milliers d'entreprises ayant subi une perte de revenu d'au moins 30% seront subventionnés à 75% par l'État. Les heures d'ouverture des commerces sont à nouveau réglementées. Les épiceries n'ouvrent plus le dimanche, comme autrefois. On nous encourage à « acheter chez nous » en y affectant des ressources de l'État, ce qui va à l'encontre des principes qui régissent l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Le premier ministre Legault évoque même une « démondialisation »[ii]. Bien que la majorité d'entre nous soit confinée à la maison, les appels à la solidarité dominent totalement le discours public, alors que les gestes individualistes font l'objet de dénonciations virulentes.

Dans la seconde partie de ce texte, nous explorerons le rôle du gouvernement de la CAQ et les conséquences sur la politique québécoise.

Un texte de Michel Roche, professeur en science politique à l'Université du Québec à Chicoutimi.


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