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  LE PAPOTIN / Chroniques

Chronique histoire


20 février 2012
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Lundi 20 février 2012

par Jacques Robert

Le bon samaritain du chemin Gosford

En 1805, une piste avait été tracée en pleine forêt vierge entre la frontière américaine et Saint-Gilles, à quelques milles de Québec. Cette piste, qui prendra le nom de chemin Gosford, traversait nos cantons, en diagonal, directement vers la capitale du Bas Canada. C'était, à l'époque, le plus cours chemin entre cette ville et Boston. Très vite, des colonies s'étaient établies tout au long de ce sentier sauf dans la section reliant Dudswell et le lac William qui était restée inhabitée et très négligée, sur une distance d'environ trente milles. De chaque côté de cette solitude, on retrouvait Hereford, Eaton, Cookshire et Dudswell, Kennear's Mills, Maple Grove et Inverness.

C'est Israël Rice qui décida de venir briser cet isolement. Il avait à peine dix ans lorsque son père, Calvin Rice 1, un associé du Capitaine Josiah Sawyer, vint s'installer dans le canton d'Eaton. Peu de temps après la mort de son père, il vendit la propriété et alla s'installer à Ham Sud avec sa famille, tout près de la frontière de Dudswell. C'était en 1830.

On imagine, sans peine aujourd'hui, la dure existence de ce pionnier et sa famille. Venus jusqu'ici à pied ou sur des véhicules de fortune misérablement traînés à travers la forêt, ils avaient érigé une cabane en rondins. Au début, cette cabane n'avait ni plancher, ni fenêtre, ni cheminée. La petite famille était isolée de toute civilisation. À huit milles à l'ouest et à vingt-deux milles à l'est de la première bouchée de pain, elle n'avait pas d'autre endroit d'approvisionnement plus rapproché que Dudswell.

Sans chemin praticable, sans église, sans école, ces Loyalistes se hâtaient de défricher un lopin de terre pour y cultiver, ici des patates, là des navets, plus loin un petit champ de blé et cela à travers les souches et les troncs d'arbres trop lourd pour être déplacés. Finalement, il leur fallait attendre plus d'une année avant d'en retirer suffisamment de récolte pour leur subsistance.

À cette époque, pour promouvoir la colonisation des Cantons de l'Est, le Gouvernement britannique fonda la BALC (British Américain Land Company). Cette compagnie avait pour mission d'attirer le plus possible des pionniers de langue anglaise. Ces derniers venaient d'Angleterre, d'Irlande et d'Écosse. Fuyant la famine, des familles entières s'embarquèrent à bord de «cercueils flottants» à destination du Nouveau Monde: des voiliers en bois de la Cunard Line, souvent construits à Québec, qui comptaient à l'époque une douzaine de chantiers navals. Pendant des semaines et souvent jusqu'à deux mois et demi, parfois au gré des vents et de la mer houleuse, ces familles devaient affronter des conditions extrêmement pénibles, coincées au fond des cales2, côtoyant les bêtes et leurs excréments. À la lueur d'une simple lampe à gaz, on pouvait voir des gens malades, vomissant, couchés dans des lits de bois ou des hamacs de fortune. Parfois, on leur permettait de prendre un peu d'air frais sur le pont, pour quelques minutes seulement et à tour de rôle. Après cette périlleuse traversée de l'Atlantique3, ils accostaient à Québec où ils étaient très souvent laissés à eux même. Ils étaient dépourvus de tout, sans argent, affamés et souvent malades.

Les agents de la BALC, basés à Québec, étaient payés pour s'assurer que ces familles soient conduites de façon sécuritaire vers leur destination finale. Souvent, les moins scrupuleux leur disaient simplement:

  1. Originaire du Massachusetts, son ancêtre, Deacon Edmund Rice, était arrivé avec le Pèlerin du Mayflower en 1638.
  2. Ces navires servaient au transport du bois vers l'Angleterre. Pour le retour, on entassait les immigrants à fond de cale.

    Ces pauvres hères servaient ainsi de ballast assurant la stabilité des bateaux.
  3. Plusieurs navires transportant des immigrants sombrèrent lors de tempête entraînant leurs passagers dans la mort.

« Dirigez-vous vers St-Gilles et de là vous emprunterez un sentier qui vous conduira dans les Cantons de l'Est où vous y retrouverez votre concession ».

Grâce à la charité publique, certains de ces malheureux pouvaient recevoir un peu de farine d'avoine et un peu d'argent pour payer aux charretiers canadiens-français le coût du transport de leurs bagages depuis Québec jusqu'à Saint-Gilles. Pour le reste, ces pauvres misérables n'avaient d'autres choix que de se diriger vers nos cantons en empruntant, seuls, le sentier qui les conduirait vers leur terre promise. Il fallait, à ces nouveaux colons, un courage extraordinaire pour entreprendre une telle aventure. Ces gens n'étaient pas du tout préparés à une telle aventure. Dans leur pays, ils ne s'étaient jamais éloignés de plus d'un mille de leur foyer. Ils ne connaissaient pas la forêt car il n'y en avait pratiquement pas dans leur contrée.

Plusieurs abandonnèrent le projet et retournèrent à Québec d'où ils s'embarquèrent pour d'autres cieux, surtout vers le Haut-Canada et les États-Unis, par la voie du Saint-Laurent. Les plus entreprenants s'enfoncèrent dans la forêt sans connaître les dangers et les périls qui les attendaient.

C'est ici que notre bon samaritain entre en action. Combien de fois a-t-il secouru de pauvres pionniers tombant de fatigue, gelés et affamés ... On ne le saura jamais. La porte d'Israël Rice et sa femme Jemima Osgood, était toujours ouverte pour ceux qui s'y présentaient. À cette époque, entre Dudswell et Maple Grove, sur le chemin Gosford, il n'y avait qu'un simple sentier et le seul refuge disponible était la cabane de la famille Rice, "the loge in the wilderness".

Mme C.M. Day rapporte une histoire troublante dans son livre "History of Eastern Townships", édité en 1869:

En mars 1834, alors que le sentier était dans les pires conditions possibles, une famille en provenance de Québec, comprenant le père, la mère et six enfants, était parvenue à dépasser Maple Grove (lac William). À partir de Saint-Gilles, la route avait été assez facile puisqu'ils pouvaient marcher sur la "croute", la neige étant durcie. Le soir, ils pouvaient dormir chez les colons installés le long de la piste. Mais à partir de Maple Grove, la marche était devenue de plus en plus difficile, le soleil et la température plus chaude ayant fait son œuvre. Le père était surchargé d'une grand partie de leurs avoirs, la mère portait son enfant d'environ huit mois, les enfants les plus vieux portaient une charge qu'ils avaient peine à supporter d'autant plus qu'ils devaient aider les plus jeunes à marcher dans la neige molle. Leur déplacement était tellement lent qu'ils durent passer deux nuits à la belle étoile, dans la froidure d'un printemps tardif.

Un jour, le plus vieux des enfants, âgé d'à peine douze ans, frappa à la porte de la famille Rice. Il portait sur son dos un de ses jeunes frères. Il raconta à Jemima qu'il avait laissé derrière lui le reste de la famille exténuée, gelée et affamée, cela à quelques milles plus loin. Il demanda le gîte pour son frère et déclara qu'il retournerait vers sa famille aussitôt que ses pieds gelés le lui permettraient. Après quelques temps, on se rendit bien compte qu'il lui était impossible de marcher, ses pieds tout bleus étant en très mauvais état.

Malheureusement, Israël et son fils James, l'aîné de la famille, étaient absents. Donc, personne à ce moment pouvait aller au secours des malheureux restés derrière. Quelques heures plus tard, on frappa à nouveau à porte. Cette fois, c'était le père. Le pauvre homme était dans un état lamentable, physiquement mais encore plus mentalement, car il ne démontra aucun remord d'avoir laissé le reste de sa famille derrière lui. « Ils sont en route, et il seront là très bientôt », s'excusa-t-il.

Lorsque James revint à la maison, la journée était déjà fort avancée et la température était de plus en plus froide. Et aucune des personnes tant attendues n'était apparue. Voyant que le père n'avait visiblement pas l'intention d'aller secourir les siens, le jeune homme décida d'y aller à sa place. Il était 8 heures du soir lorsqu'il parti avec sa jeune sœur Mary, âgée de dix-sept ans. Munis d'une lanterne à l'huile, ils tiraient derrière eux un traîneau chargé de victuailles, de vêtements chaud et de couvertures de laine.

Ils avaient parcouru environ deux milles et demi lorsque, tout à coup, ils entendirent les faibles pleurs d'un bébé. Ces cris venaient un peu en retrait de la piste. En s'avançant prudemment dans la forêt, ils découvrirent le reste de la petite famille enlacé sous une pille de branches de sapin et de merisier. C'est là que la mère avait décidé de passer la nuit. N'eut été des cris de l'enfant qui réclamait sa "tétée", et la mère n'ayant plus la capacité de le nourrir, il est probable que les sauveteurs auraient continué leur route sans les repérer. Une petite fille d'environ huit ans essayait sans succès de calmer le poupon alors que la mère ayant enlevé ses chaussures, tentait de dégeler ses pieds en les frottant avec de la neige.

Les jeunes Rice se rendirent compte qu'un enfant manquait. Selon la mère désespérée, il était mort gelé plus tôt dans la journée. Ne perdant pas un instant, ils distribuèrent des vêtements chauds à tout le monde. James fit asseoir le jeune garçon dans le traîneau, Mary prit le bébé dans ses bras tout en supportant la mère exténuée. C'est ainsi qu'ils reprirent le chemin vers la maison. Mais ils se rendirent compte qu'ils avançaient beaucoup trop lentement. La mère et la petite fille tombaient presqu'à chaque pas. James proposa à sa sœur de rester sur place avec la mère et le bébé pendant qu'il continuerait la route avec les deux petits, le garçon et la fille dans ses bras. Arrivé à la maison, il confia les enfants aux bons soins de sa mère et retourna chercher les autres. À minuit, tous les survivants étaient bien installés dans la maison des Rice et savouraient une soupe bien chaude. De temps en temps, la mère pleurait en silence, non pas à cause de son état physique lamentable, mais pour la perte de son fils laissé derrière. Elle craignait surtout que les bêtes féroces ne dévorent le corps meurtri de son cher Jimmy. De temps à autre, elle regardait avec pitié le père qui n'avait rien fait pour secourir sa famille. Jemima et sa Mary passèrent le reste de la nuit au chevet des rescapés.

****************

Israël Rice arriva très tôt dans la matinée. Il interrogea la famille au sujet de l'enfant perdu. Apparemment, le jeune Jimmy avait suivi John, son frère de douze ans, le premier arrivé au refuge. Mais en chemin, il n'arrivait pas à suivre et John lui conseilla d'attendre sur place, de ne pas bouger et qu'il reviendrait le plus vite possible avec des secours.

Entre temps, le père, trouvant que la famille n'avançait pas assez rapidement à son goût, ils les abandonna à leur sort et continua seul son chemin. Il croisa sûrement le gamin en route mais, pour une raison ou une autre, il arriva seul au refuge. Il ne démontra aucun regret ni inquiétude sur le sort de sa famille. Lorsque le jeune Rice et sa sœur partirent à leur secours, il refusa de les accompagner.

Après la désertion du père, la pauvre mère avec le reste de ses petits, avait continué sa route. À chaque instant, elle sentait la route se dérober sous ses pas. Elle savait en elle-même que cette aventure la marquerait pour le reste de ses jours. Tout à coup, à un tournant de la piste, elle aperçut une forme noire au beau milieu du chemin. Pensant d'abord que ce pouvait être un ours elle avança avec précaution mais à mesure qu'elle approchait elle reconnu, malgré l'obscurité, le corps d'un enfant. C'était son cher Jimmy qu'elle pensait en sécurité avec son frère. L'enfant était mourant et lorsque sa mère dans sa détresse prononça son nom, il tourna légèrement la tête mais ne put émettre aucun son. Machinalement, elle donna son bébé à sa petite fille et prit son Jimmy dans ses bras. Elle frotta vigoureusement tous les membres de son corps, lui souffla dans le visage, lui donna toute la chaleur qu'elle pouvait afin qu'il reste en vie. Malgré tout ses efforts, une demi-heure plus tard, le petit était mort. Elle fut tirée de sa torpeur par les pleurs des survivants. Elle traîna le corps sur le côté du chemin et le couvrit de branches pour le protéger des bêtes sauvages. Puis elle reprit son chemin.

******************

Dans la matinée, Israël et James partirent à la recherche du corps de Jimmy en tirant derrière eux un traîneau. Ils trouvèrent très vite le corps du bébé gelé. Heureusement, les bêtes sauvages ne l'avaintt pas touché. Le petit corps raide fut attaché sur le traîneau et ramené à la maison. Israël fabriqua une tombe pendant que James creusa une fosse près de la cabane. Après quelques prières, le corps de l'infortuné immigrant fut confié à la terre gelée.

******************

La famille Rice continua pendant plusieurs années à recueillir les malheureux voyageurs. À partir de 1837, le gouvernement de Québec entrepris des travaux d'amélioration de la piste qui prit le nom de Chemin Gosford. Bientôt, on vit apparaître les premières diligences en route vers Sherbrooke et les États-Unis. Elles s'arrêtaient immanquablement à la maison des Rice pour permettre aux passager de se restaurer et pour changer les chevaux.

Quelques années plus tard, les enfants ayant quitté le foyer familial, les vieux Rice décidèrent de s'installer près de Marbleton dans Dudswell. Le 8 avril 1872, Israël fut inhumé dans le petit cimetière de Harding's Corner4. Cinq ans plus tard, ce fut au tour de Jemima, qui repose pour l'éternité près de son époux.

4 Ce cimetière est situé près du garage de Breton Transport.


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