Il est des jours où l'écriture n'est pas facile. Depuis avant-hier, à tout bout de champ, je cède à mes impulsions et je déploie ma console Tweetdeck pour voir pétarader le gazouillis témoignant de la crise sociale québécoise. Veux veux pas, ouvrage ou non, je lis, je clique, je vois, je ressens et je m'enrage contre mon impuissance ici, isolé, coupé, reclus bien au frais dans mon bois.
Dans TweetDeck, je n'ai pas que les « hashtags » comme #assnat ou #manifencours ou #ggi ou #spvm qui se déploient. J'ai aussi ceux à essence techno où les geekophiles clavardent leurs 140 caractères comme si de rien n'était : tel logiciel installé ici, telle croissance trimestrielle là, telle conférence en préparation ici, tel lunch en Californie là.
Ces infos ont beau me convenir professionnellement, ces temps-ci ils me laissent froid. Comment peut-on triper sur Pinterest, Bitdefender, Samsung ou Microsoft alors qu'un détournement démocratique est peut-être en train de se préparer, du moins si on croit en la théorie qualifiée de « grotesque » par Jean Charest voulant qu'il n'ait, s'il veut être réélu, d'autre choix que de se camper en sauveur de la loi et l'ordre pour aller en élection sur le dos des étudiants ?
Poser cette question, c'est vous révéler mon âge. Car, dans le temps, c'était comme ça. Prenez Jean Drapeau, le maire de Montréal qui remporta la totalité des sièges aux élections municipales du 25 octobre 1970 en accusant ses adversaires d'être de mèche avec les « terroristes » du Front de libération du Québec. Même stratagème en octobre 1973. Avec comme fond de scène les affrontements incessants de l'année précédente, au cours desquels les chefs des trois principales centrales syndicales du Québec avaient été emprisonnés, le libéral Robert Bourassa raflait 102 des 110 sièges de l'Assemblée nationale.
C'était comme ça. Les gens, en général, n'écoutaient ou ne lisaient qu'un média. Quand le Canal 10 (ancienne façon d'appeler TVA) et La Presse décrétaient qu'il fallait ramener l'ordre et élire Drapeau ou Bourassa, la cause était entendue et les « malfaiteurs » comme moi n'avions plus qu'à regagner nos tanières. On disait alors que la « majorité silencieuse » s'était prononcée : 102 des 110 sièges aux Libéraux, ouf ! (1)
Ça pourrait être le cas aujourd'hui. Les gens pourraient ne lire, pas exemple, que le Journal de Montréal ou n'écouter que les nouvelles de TVA ou de LCN et être opposés aux revendications étudiantes. Mais cela n'est plus possible. Les réseaux sociaux sont devenus LE médium. S'il est vrai que tous les porteurs de pantoufles admirateurs des porteurs de bottes n'utilisent pas Facebook ou Twitter et ne fréquentent pas les blogues, ils sont devenus très très nombreux à le faire. Chez Gesca, l'éditorialiste André Pratte a beau faire sien le manichéisme des Libéraux de Jean Charest, ses propos seront immédiatement sanctionnés par une avalanche de tweets ou de commentaires à la sauce Web 2. Autrement dit, l'impact sera moindre.
À plus forte raison que tout est filmé. Partout et tout le temps. Dans les médias sociaux, le support vidéo ne dépend plus des chaînes professionnelles, mais des ordiphones que tout le monde a ou presque. Chaque début de commencement de possible bavure policière peut se retrouver sur YouTube. Chaque casseur cagoulé peut se faire filmer en train de fracasser une vitrine et de se faire conspuer par des manifestants. Grâce à ces images non officielles, les gens peuvent voir et finir par admettre que tout n'est pas comme on le dit sur LCN ou chez Line Beauchamp.
Twitter sert en outre à assumer sa petite logistique, ce qui n'est pas nouveau en soi pour avoir connu ses heures de gloire, il y a un an, dans certains pays arabes. Chez nous, organisateurs de manif et forces de l'ordre s'en servent de façon hautement stratégique. C'est de cette façon, par exemple, que l'on peut apprendre que la manif que l'on suit ou à laquelle on participe vient d'être déclarée illégale.
Les médias traditionnels auxquels TweetDeck me réfère m'apparaissent, grosso modo, partagés en trois camps égaux : les pros étudiants, les pros gouvernements et les « généralement objectifs ». Par contre, les tweets que je vois circuler inlassablement depuis le début de ce conflit sont, à mon avis, très favorables à la cause étudiante. Les commentaires pro Charest sont noyés dans une mer défavorable de tweets et de retweets. C'est du moins l'impression que me donne TweetDeck.
Que ces pourcentages pro ou anti soient scientifiquement exacts ou non n'a aucune importance. Cette console me fait lire tout ce qui vaut le dérangement, que les propos soient pro ou anti. En ce sens, ici dans mon isolement sylvestre, je suis très bien informé (ou diverti ?) et je dispose de tous les éléments pour me faire une idée. (2)
Un pensez-y-bien pour les politiciens qui feraient présentement des « calculs ». À l'heure des médias sociaux, la méthode Drapeau ne tient plus la route.
Quelques petites vites :
Depuis hier, Ubuntu 12.04 LTS, le Pangolin Précis, est maintenant disponible pour le téléchargement en version LTS finale, une version bien accueillie qui, malheureusement pour les ... bougonneux ou les nostalgiques de Gnome, continue avec l'interface graphique Unity. Il en est ainsi d'année en année : Canonical, la fabricante, publie une version x.04 LTS à la fin avril et une version x.10, à la fin d'octobre. LTS signifie « Long Term Support », c'est-à-dire que la version sera soutenue par Canonical pendant cinq ans. Cette fois, les utilisateurs de la version 11.10 n'ont qu'à ouvrir une session et se rendre au gestionnaire des mises à niveau (Update Manager) pour passer à la 12.04 LTS.
Le moteur de recherche Bing, un excellent produit appartenant à Microsoft, aurait sa tête mise à prix. N'arrivant pas à lui tailler une place significative eu égard à celle (60 %) qu'occupe le moteur dominant, celui de Google, l'Empire de Redmond serait à la recherche d'un acquéreur, possiblement Facebook. Mais, dit-on, Zuckerberg aurait fermé la porte. Pas cave, le Zuck ! Il sait que Bing fait perdre 2.5 milliards $US par année à Microsoft.
Dans un nouveau livre sur Apple, « Insanely Simple : The Obsession That Drives Apple's Success », on apprend un détail savoureux sur Steve Jobs. Quand il lança son premier iMac, le modèle aquarium, il eut l'idée de mettre en valeur son côté humain. Il aurait ainsi voulu placer un certificat en or dans la boîte du millionième iMac vendu. Cela aurait donné droit à l'acheteur d'être remboursé, d'être amené à Cupertino sans frais, d'être accueilli par Jobs lui-même, un Jobs en redingote et haut de forme, pour une visite complète des installations d'Apple. Sauf que la loi californienne des loteries considéra le concours (« sweepstake ») comme illégal puisqu'il obligeait les intéressés à acheter un produit pour pouvoir participer. L'idée fut donc abandonnée.
Malgré l'opposition de personnalités comme Tim Berners-Lee, l'inventeur du World Wide Web, ou d'associations comme l'Electronic Frontier Foundation (EFF), malgré le véto annoncé du président Obama, le projet de loi CISPA (Cyber Intelligence Sharing and Protection Act) vient de franchir l'étape de la Chambre des représentants. En gros, si jamais il se retrouve adopté contre toute vraisemblance, il deviendra obligatoire que des entreprises fournissent leurs données confidentielles de clients si la National Security Agency leur en fait la demande. On comprend que chez les Étasuniens, la planète Internet est vraiment divisée sur ce projet jugé vraiment trop vaste. Par exemple, les fournisseurs d'accès Internet pourraient être obligés de fournir tous les détails d'utilisation de leurs clients. À suivre !
(1) Dont Louis-Philippe Lacroix, le chic député des Îles-de-la-Madeleine. Un jour de 1975 à l'aéroport de Mont-Joli, en me voyant entrer dans le F-27 gouvernemental à destination des Îles, le sinistre bonhomme m'avait crié devant sa bande de patroneux assis vers l'arrière de l'avion, « Aye, er-sort donc passer en t'sour des ailes. Les hélices vont t'arracher la tête et ça va faire un aut' astie d'péquisse de moins d'in jambes ! » (traduction : « oh, retourne à l'extérieur passer sous les ailes. Les hélices te décapiteront ce qui nous débarrassera d'un autre péquiste ! »)
(2) Ne me reste plus qu'à sentir le gaz, subir un coup de matraque ou fuir une charge de flics. Mais à cette enseigne, j'ai déjà donné !