par Jacques Robert
Les brigands du chemin Gosford
Il y a très très longtemps, du temps où le cheval était le roi du transport, un vieux chemin ou plutôt un sentier, partait des berges du St-Laurent près de Québec longeait les lacs William et Nicolet, se faufilait à travers les belles collines du canton de Dudswell, contournait les lacs Willard et Bishop puis traversait la grande rivière Saint-François à un endroit que l'on connaissait sous le nom de "Le Bassin". Après avoir vagabondé à travers les cantons de Westbury, d'Eaton et d'Hereford, il parvenait à la frontière américaine. Le beau réseau routier de nos voisins du sud permettait enfin aux voyageurs d'atteindre Portland, Boston et la plupart des grandes villes américaines.
Ce sentier tracé au tout début des années 1800, avait été aménagé en pleine forêt vierge, une forêt terrifiante, remplie de mystères, de légendes, de dangers, ... et de bêtes féroces. Qu'on s'imagine un sol pierreux, accidenté et couvert d'une épaisse brousse à travers laquelle on aurait tracé un étroit sentier ne coupant que les broussailles. Telle était la plus grande partie de ce chemin de colonisation.
Et pourtant, il était régulièrement emprunté, à leurs risques, par les nouveaux colons venus des vieux pays et qui venaient s'installer dans les Cantons de l'Est. Il l'était également, et cela depuis longtemps, par les marchands qui transportaient leurs marchandises d'un hameau à un autre, au début à dos de cheval et plus tard en "tombereau" tiré par des bœufs. Il y avait aussi les commerçants d'animaux de pure race achetés à Québec. En effet, dû à la guerre de la Révolution américaine, il y avait un "froid économique" entre les Américains et les Britanniques. Nos voisins du sud achetaient donc leurs animaux à Québec et les faisaient transiter par cette piste primitive. Les habitants de Dudswell Centre furent donc très souvent témoins du passage de ces longs cortèges de beaux spécimens de la race bovine.
Toutefois, il n'y avait pas que du bon le long de ce chemin. Il y avait aussi les brigands qui rôdaient tout au long de la piste et attaquaient les voyageurs pour voler leurs biens. D'autres étaient bien installés au bord de la route attendant leurs victimes avec avidité.
En effet, on retrouvait le long de cet ancienne route, pas très loin du petit village de Dudswell Center, du côté de Québec, une vieille auberge construite derrière un grand rocher. On ne l'apercevait que lorsque l'on arrivait tout près. Elle appartenait à la même famille depuis des générations. C'étaient des gens égoïstes, mesquins, sans foi ni loi. Des légendes, des récits horribles et très étranges circulaient à propos de cette famille alors très connue dans la région. En voici trois concernant cet hôtel.
Un jour, un vieux commerçant retournait chez lui après avoir vendu des bêtes à cornes au marché de Québec. Il s'arrêta à la vieille auberge pour y manger et s'y reposer avant de reprendre son chemin. Les filous s'aperçurent très vite, parce qu'ils avaient l'œil averti, que le vieil homme avait les goussets biens garnis. Ils décidèrent donc de le suivre pour le voler. Comme une meute de loups, ils s'attachèrent aux pas du malheureux. La poursuite se déroula sur une bonne dizaine de milles. Heureusement, le cheval du commerçant était beaucoup plus rapide que les leurs et ils durent abandonner. L'homme l'avait échappé belle et il a par la suite bien souvent vanté sa courageuse monture lors de soirées bien arrosées.
Une autre fois, selon la légende, un riche entrepreneur, très estimé dans toute la région, se rendait à Québec pour ses affaires. La route avait été longue, pleine d'embuches et la nuit tombait rapidement. L'orage grondait dans le lointain. Il eut le malheur d'être tout près de l'infâme hôtel.
N'ayant pas d'autres choix, il décida de s'arrêter pour y passer la nuit. Les tenanciers de l'hôtel le traitèrent avec bonté et respect jusqu'à la tombée de la nuit puis ils décidèrent de passer à l'action. La femme de la maison déclara: « C'est maintenant que la "game" commence ».
Le jeu consistait à faire boire l'invité jusqu'à ce qu'il soit complètement soûl. À la fin, devant sa résistance acharnée, ils allèrent même jusqu'à lui tenir la bouche ouverte pour y verser le précieux liquide. Le malheureux dû avaler une bonne dizaine de verres de scotch, de rhum, de whisky et de bière. Puis fourbu et ne sachant plus très bien ce qu'il faisait, il monta péniblement à sa chambre. Lorsque les propriétaires furent certains qu'il dormait, ils allèrent furtivement fouiller sa chambre. Ils mirent tous ses biens dans un grand sac qu'ils projetaient de cacher dans l'auberge. Tout à coup, l'homme en grognant, souleva difficilement la tête et essaya de se lever. Les assassins s'approchèrent du lit à la lumière vacillante d'une chandelle, sautèrent brusquement sur le vieil homme, l'immobilisèrent et lui plantèrent un couteau droit au cœur. Le corps encore tout chaud de la pauvre victime fut traîné sans ménagement et enterré pas très loin derrière l'hôtel. (*)
Quelques jours plus tard, ayant été informé de cette disparition, le shérif du district se présenta à l'auberge pour s'enquérir du disparu. Mais les propriétaires déclarèrent qu'il avait quitté la place tôt dans l'après-midi et qu'ils ne l'avaient jamais revu. Puis l'affaire fut très vite oubliée.
Une autre fois, une pauvre femme descendait à pied, vers St-Gilles, pour y visiter sa fille malade. Arrivée devant l'hôtel, elle demanda à coucher aux propriétaires. Ces derniers, la prenant pour une mendiante, allaient lui refuser l'hospitalité. Survinrent alors deux voyageurs richement vêtus qui proposèrent de payer pour la pauvre voyageuse. La bourse bien remplie des généreux inconnus fit briller d'envie les yeux de l'aubergiste. Mettant à la disposition de la femme un grabat dans la salle d'entrée, il conduisit les voyageurs dans une chambre située au deuxième étage. Vers minuit, la femme fut réveillée par des bruits étranges: un corps lourd que l'on traîne, des pas précipités, des cris étouffés, puis celui d'une trappe pesante que l'on referme. Après ce fut le silence que seul venait troubler le bruit de la rivière coulant tout près. Ne pouvant retrouver le sommeil, la pauvre femme terrifiée essaya de s'expliquer la nature de ces bruits insolites. Elle se rappela la mauvaise réputation de l'hôtel et la lueur sinistre qu'elle avait aperçue dans les yeux avides de ses hôtes. L'ensemble lui fit pressentir que ses bienfaiteurs avaient été tués. Vite, elle se leva et s'enfuit dans la nuit vers Inverness. Arrivée à destination, elle se confia aux autorités de la place. L'enquêteur dépêché sur place constata effectivement du sang sur la trappe et plus tard, il découvrit les deux cadavres dans la rivière sous de gros rochers. Il parait qu'au moins un des filous aurait été pendu.
Charles, le petit-fils qui avait hérité de l'auberge après la mort des plus vieux, décida de mener une vie plus ordonnée. Il incendia donc la vieille auberge pour effacer toutes traces des actes horribles perpétrés par ses ancêtres.
Mais, la fin de l'auberge du chemin Gosford ne mit pas un terme aux histoires de vols et de meurtres perpétrés le long de la vieille route.
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(*) Cette histoire, quelque peu différente et avec une fin beaucoup moins dramatique, m'a été souvent racontée par mon père les beaux soirs d'hiver. Une histoire pleine de suspenses. Mais dans son récit, le riche homme d'affaires, c'était lui. Une fois que la famille l'avait fait boire jusqu'à ce qu'il soit complètement soûl, il se réfugiait dans sa chambre. Alors qu'il était sur le point de s'endormir, il se rendait compte que quelqu'un gravissait furtivement l'escalier. L'intrus ouvrait doucement la porte et lentement s'avançait vers le lit avec un long couteau. Au moment où il devait affronter le dangereux visiteur, mon père se réveillait. Il venait de faire un cauchemar!
C'est la preuve que les histoires et les légendes concernant ce vieux chemin
ont défié le temps et sont parvenues jusqu'à nous.