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Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau

Mercredi, 4 décembre 2013

La maudite galette



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Film du répertoire québécois réalisé en 1972 par Denys Arcand, La maudite galette est un film pas si bien réussi, pastiche d'un film policier à suspense qui visait à sensibiliser les cinéphiles aux conséquences néfastes qu'il y avait à bâtir sa vie sur l'appât du gain à tout prix. L'histoire était simple : un neveu et sa femme tentent de déplumer le riche oncle de la famille. Les cadavres tombent tour à tour. « La maudite galette est un faux film policier, démonté. Sous le prétexte de présenter une anecdote en apparence conventionnelle et d'en subvertir les apparences à l'aide de la mise en scène, de la photo, du son, du jeu des comédiens, des décors, etc. Denys Arcand espérait produire chez le spectateur un malaise qui pouvait provoquer une réflexion féconde. » (Wikipédia, La maudite galette) Assassiner son oncle pour s'emparer de sa fortune n'était pas une si bonne idée pouvait-on en déduire à la suite du visionnement du film.

L'assiette au beurre

Si aujourd'hui, j'évoque ce vieux film du répertoire québécois, c'est pour indiquer que la réflexion souhaitée par Arcand sur la relativité de l'argent n'a pas été bien intégrée à notre culture puisque nous avons droit tous les jours à la démonstration du contraire. La cupidité et l'appât du gain semblent avoir gangréné toute la société québécoise. Prenons à témoin les ingénieurs, les élus et les fonctionnaires qui nous ont avoué devant la commission Charbonneau s'être enrichis à même les fonds publics par la corruption ou la collusion. Certains sénateurs qui ont profité de trous dans les règles du remboursement des dépenses du Sénat pour s'enrichir à nos dépens. Il y a aussi à Tourisme Montréal où son président menait grand train de vie aux frais de nos impôts et de nos taxes. Je ne parle même pas des salaires faramineux que se versent les présidents-directeurs généraux des grandes entreprises cotés à la bourse ou encore des fraudes fiscales facilitées par des avocats et des comptables de grands bureaux grâce aux paradis fiscaux. Toute la société semble n'avoir qu'un dieu : l'argent. Tous se servent allégrement dans l'assiette au beurre...

Le bien commun : une idée Aristolécienne

Pourtant, Aristote dans son traité intitulé Politique définissait la société idéale comme une démocratie participative (même si à son époque les femmes et les esclaves en étaient exclus) qui devait viser le bien commun. Pour que cela fonctionne, cette démocratie devait veiller à ce que tous les citoyens jouissent d'une égalité relative, d'une fortune moyenne et d'un accès durable à la propriété. Une sorte de social-démocratie avec un État-providence. Aristote croyait aussi que si une démocratie comptait une minorité de citoyens très riches et un grand nombre de gens très pauvres, ces derniers exerceraient leurs droits pour déposséder les nantis. Il voyait alors deux solutions possibles : réduire la pauvreté ou limiter la démocratie.

Le lien de confiance brisé :

Aujourd'hui, notre société compte sur de plus en plus de pauvres. La classe moyenne est en déclin (moins au Québec qu'ailleurs en Occident) et les nantis se croient tout permis et se donnent le droit légal ou non de se servir eux-mêmes dans nos taxes et nos impôts pour s'enrichir. Pas étonnant que le cynisme ait envahi la scène politique et que le lien de confiance de la population avec ses élus ou encore ses dirigeants soit aussi ténu. Il faut un redressement majeur et plus que jamais, il faut retisser le sens moral et le sens de l'éthique de nos élites dirigeantes et de la population. Il n'est pas plus acceptable de présenter des allocations de dépenses faramineuses à même les fonds publics que d'embaucher des gens au noir pour éviter de payer sa juste part d'impôt. Il faut aussi repenser notre rapport avec l'argent dans notre société.

La course effrénée aux biens de consommation

Il y a autre chose de plus essentielle dans nos existences que la poursuite effrénée à la richesse et aux biens de consommation. Il faut donc repenser nos valeurs et chercher à recréer un espace de vie collective qui sera à la poursuite de l'objectif louable du bien commun. Il serait aussi souhaitable que nous puissions rompre avec notre vieux fonds judéo-chrétien qui fait que nous avons collectivement de la difficulté dans notre rapport à l'argent et la richesse. Les riches chez nous suscitent l'envie trop souvent et on ne valorise pas le succès. On a plutôt tendance à le décrier lorsqu'il est lié à l'argent. Pensons à titre d'exemple, au sort que nous réservons aux Péladeau et Desmarais de ce monde.

De nouvelles valeurs?

Si l'on repense nos valeurs par rapport à l'argent, peut-être pourrions-nous en profiter pour revoir nos conceptions quant à la rémunération de nos dirigeants. Si nous jugeons acceptable que des P.K. Subban, Andrei Markov ou Céline Dion puissent gagner des millions de dollars par année grâce à leurs talents, ne serait-il pas aussi dans l'ordre des choses que nous puissions envisager de payer nos politiciens et nos hauts fonctionnaires à leur juste valeur.

Au même moment où le rapport du vérificateur général dénonçait le traitement de monsieur Charles Lapointe à Tourisme Montréal, l'ex-juge en chef de la Cour suprême du Canada, l'honorable Claire L'Heureux-Dubé déposait un rapport sur le traitement salarial de nos élus à l'Assemblée nationale du Québec qui recommandait une hausse de leur traitement. Une opération à coût nul puisque ce qui était ajouté au salaire était retiré aux conditions fort généreuses des Fonds de pension. Un tollé de critiques s'est fait entendre de la part de la population dans les opinions de lecteurs ou sur les réseaux sociaux des sites web des médias. Cela montre le mépris qu'entretiennent plusieurs à l'endroit de notre classe politique, mais ne témoigne pas du respect et de l'importance que nous devrions accorder à nos classes dirigeantes dans le secteur public eu égard à leur traitement et leurs conditions de travail.

Un juste milieu à trouver

C'est pourquoi il est important que nous dénoncions les abus de toute sorte dont nous avons été victimes et nous devons exiger de nos dirigeants qu'ils resserrent les règles et les contrôles tout en améliorant la gouvernance de nos institutions publiques. Nous devons revoir les règles de gouvernance, resserrer les responsabilités des membres des conseils d'administration, encadrer les modes de rémunération des hauts dirigeants du secteur public et favoriser une plus grande transparence en publiant tous les contrats d'embauche des titulaires de charge publique. J'en suis.

Il faut aussi se garder de jouer à l'autruche et de se mettre la tête dans le sable pour ne pas voir que nous devons en même temps accepter de payer à leur juste valeur nos hommes et femmes politiques et les dirigeants d'organismes publics. Nous ne pouvons pas tenir un discours voulant que l'on paie un dirigeant d'un organisme public ou un élu au salaire moyen de la population en général. Si nous voulons des dirigeants de qualité, si nous pensons qu'il est important d'attirer dans la gestion de l'État des hommes et des femmes de valeur, il faut les payer à leur juste prix. Si l'on se rappelle l'exemple de l'ingénierie, où le départ des ingénieurs vers le secteur privé, pour des raisons de rémunération, nous a laissés sans expertise valable par la suite, nous aurions tout intérêt comme société à réfléchir à cette question pour nos hauts dirigeants et nos élus. Il faudra bien un jour en finir avec la maudite galette...

Tweet de la semaine : « Créer une société pour vendre le paradis sur plan. Et en créer une autre pour s'assurer contre l'enfer. Certain que ça marcherait. » Bernard Pivot, « Les tweets sont des chats » Paris, Albin Michel, 2013, p. 151 Commentaires ou suggestions : dnadeauestrieplus@gmail.com 


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